Gérard Depardieu n’est pas le seul acteur professionnel, dans cette grande salle d’audience du 2e étage du palais de justice de Paris. Il s’en est rendu compte durant l’ultime journée de son procès. Juste avant le réquisitoire du procureur, qui a réclamé contre lui une peine de 18 mois de prison avec sursis, assortie d'une période probatoire de trois ans. Le tribunal correctionnel de Paris rendra son jugement le 13 mai.
Le spectacle, pour ce dernier jour d’audience, n’a pas été assuré par l’acteur le plus célèbre de France. Il l’a été par l’une des avocates des deux plaignantes, Amélie et Sarah, qui accusent Gérard Depardieu de les avoir sexuellement agressé sur le tournage du film «Les volets verts», durant l’été 2021. Un spectacle judiciaire dont le démarrage était conçu pour bousculer, pour créer la nausée, pour nous mettre dans cette ambiance de harcèlement permanent qui, selon la juriste, prévalait sur les plateaux de cinéma dont «Gégé» était le héros.
«T’as la chatte qui mouille»
«Salope, connasse, chatte, t’as la chatte qui mouille, tu vois ce que tu loupes (en désignant son sexe), je vais lui faire mouiller la culotte…» Me Vincent, l’avocate quadragénaire, rajuste sa robe noire, découvrant ses bras nus. Elle parle à moins d’un mètre de l’acteur, assis sur son tabouret de tournage. Des accusations? Des faits ? Non, une leçon de lecture. Car tout ce qu'elle dit est écrit, noir sur blanc, dans la procédure.
C’est bien ainsi, à en croire le dossier d’instruction, que Gérard Depardieu avait pris l’habitude de s’exprimer lors des tournages, semant la peur. La tension est perceptible. Cette pénaliste a donc décidé, en fin de procès, de rendre coup pour coup à l’avocat de l’acteur qui l’a traité «d’hystérique» et de «menteuse». Elle module sa voix. La voici, face au président du tribunal. Elle défend une femme, Amélie K, qui accuse l'acteur de l'avoir coincé entre ses cuisses, touché le pubis et remonté jusqu’à ses seins: «Ce Depardieu-là n’est ni Jean Valjean, ni Cyrano de Bergerac. On ne sépare pas les personnalités lorsqu’on juge un boulanger. Il nous a dit qu’il aimait les enragées, l’enfant dans la femme. Quand allons-nous regarder tout cela en face?».
18 mois de prison avec sursis
Il faut décrire cette scène pour bien comprendre ce qui se passe. Au moment où elle se déroule, un peu avant la mi-journée, le procureur Laurent Guy n’a pas encore asséné son réquisitoire: 18 mois de prison avec sursis, une période probatoire de trois ans et une signalisation au fichier des auteurs d’infraction sexuelle ou violente. Ce matin du jeudi 27 mars, Gérard Depardieu ne sait pas encore qu’il va être bousculé. Il vient d’arriver au bras de son garde du corps. Il vide d’emblée une petite bouteille d’eau pour prendre des calmants, en se tournant vers sa compagne, sa fille Roxane et son avocat Jérémie Assous. Dans la salle? Environ 150 personnes dont une bonne vingtaine de journalistes, avec au premier rang les reporters de Mediapart, qui a lancé l’affaire et recueilli les confidences des plaignantes.
Gérard Depardieu peut se sentir protégé. Une dizaine de policiers l’encadrent. Il peut croire qu’il a fait l’essentiel, en plaidant une vulgarité assumée, d’un autre temps. Erreur. La dernière avocate des parties civiles à prendre la parole est venue le clouer au pilori. «Il y a deux catégories de femmes pour Depardieu: la maman et la putain accuse-t-elle. Nous sommes pour lui des objets, des connasses». Silence. Le comédien se retourne, commence à sourire puis se ravise. Chacun de ses gestes est épié. A-t-il vraiment prononcé ses paroles? «La seule solution pour vous les faire entendre poursuit la juriste, c’est de mettre dans ma bouche des mots qui nous ont blessés».
«Nous les femmes, on doit être fortes»
Les circonstances des faits qui sont reprochés à Gérard Depardieu ont été longuement exposés depuis lundi. Plus personne n'ignore ce qui s'est passé sur le tournage des «Volets verts». L’acteur a insisté sur son énervement sur le plateau, aux studios d'Epinay, sur le prétendu manque de professionnalisme des plaignantes, sur un réflexe qui lui a fait agripper la hanche de l’une d’entre elles pour éviter une chute. Sauf que, cette fois, le devant de la scène ne lui appartient plus. Il doit écouter. «Nous les femmes, on doit être fortes, dures. On doit gérer, encaisser, poursuit l’avocate. Pleurer, ce serait une marque de faiblesse.»
Les mots salaces, grossiers, sexuels, sont prononcés et répétés par Me Vincent pour résonner dans nos têtes. L’on imagine soudain Gérard Depardieu, aujourd’hui vêtu de noir, les lâcher sur un plateau, tout en s’emportant contre une décoratrice ou une assistante. L’avocate des parties civiles sait qu’elle est en train de réussir son coup. Elle tire sur le fil du langage. Les mots disent nos émotions, nos envies, nos excès. Gérard Depardieu se retrouve devant une sorte de miroir sonore. Il se tait. Il lui faut à tout prix faire oublier qu’il a peut-être dit ces insanités.
Insultes sexistes
J’ai passé trois heures sur les bancs du public, dans cette salle d’audience du procès Depardieu. Je ne peux pas dire si cette liste d’insultes sexistes lue par l’avocate est réelle ou non. Tout au long des débats cette semaine, le tribunal a laissé Depardieu déployer ses ailes, se justifier, refuser qu’on le catalogue parmi les prédateurs sexuels. Ses deux accusatrices, elles, sont restées silencieuses. Elles savent, comme l’explique une autre de leurs avocates, que leurs demandes communes de dommages et intérêts à hauteur de plusieurs dizaines de milliers d’euros, sont moquées par la défense.
Les mots font mouche. Lui, le géant ou l’ogre, maniait les mots à caractère sexuel. Elles, les petites mains du plateau, s’employaient à l’esquiver. «Dans cette affaire Depardieu, notre plus grand obstacle est de vous faire comprendre que la faiblesse n’est pas un trait de personnalité propre aux femmes, comme peut le croire un acteur vedette convaincu d’avoir tous les droits. Cette affaire, c’est la beauté, et l’enfer, du patriarcat derrière et devant les caméras». C’est à ce moment-là que Depardieu s’est de nouveau retourné. Mais là, le héros des «Valseuses» n’était plus «décontracté du gland» pour reprendre cette phrase célèbre du film, reprise par l’avocate des parties civiles. Il ne riait plus. Comme si l’armure était soudain fendue.
Le jugement sera mis en délibéré.