Et si la Suisse était en train de donner une leçon de protection sociale aux 27 pays membres de l’Union européenne (UE)? Au vu du système helvétique, bien plus libéral que ceux de ses voisins, la question peut sembler ironique, voire déplacée. Elle est pourtant tout à fait justifiée. Car après les propositions du Conseil fédéral sur la protection des salaires et des travailleurs faites vendredi 21 mars à Berne, la preuve est faite que le moins-disant social n’est pas une fatalité, lorsque l’on négocie avec l’UE.
Le conseiller aux Etats socialiste Pierre-Yves Maillard (VD) vient en effet de démontrer la pertinence de mesures d’accompagnement nationales, pour contrebalancer les effets négatifs des réglementations communautaires. Résumons: tous les pays de l’Union sont confrontés – bien qu’ils prétendent le contraire lorsqu’ils négocient avec la Suisse – aux problèmes de concurrence sociale déloyale en provenance des Etats-membres où le niveau de vie est le plus bas. Demandez aux salariés français, allemands ou autrichiens ce qu’ils en pensent: tous vivent l’européanisation de leurs économies comme une fatalité contre laquelle il n’est pas possible de lutter. Beaucoup se sentent abandonnés. Un terreau parfait pour les partis nationaux-populistes qui prétendent, sans jamais en apporter la preuve, que la solitude de chacun dans ses frontières est le meilleur des remèdes.
Un cas d’école helvétique
Ce qui vient de se passer en Suisse, pays non-membre de l’Union européenne, est donc un cas d’école. Voilà la preuve que les partenaires sociaux et le gouvernement peuvent, face à la nécessité d’arrimer le pays au marché européen, trouver des amortisseurs et empêcher que toutes les digues sociales sautent. Comment? En tenant bon sur l’essentiel, à savoir l’intérêt général. Avec, dans le cas helvétique, l’obligation d’apporter des solutions défendables devant le peuple, lorsque viendra l’heure de voter sur le paquet d’accords des «Bilatérales III»…
Syndicaliste et parlementaire, Pierre-Yves Maillard est donc peut-être en train d’expérimenter une recette utile, à l’heure où le réveil industriel, technologique et numérique de l’Europe assiégée par les Etats-Unis est dans tous les esprits à Bruxelles. Imaginer en effet que les emprunts massifs – s’ils ont lieu, par exemple pour l’innovation et la défense – vont seuls suffire à remettre sur pied le projet européen et à désarmer tous ceux qui le vivent comme un rouleau compresseur est une grave erreur. Pour croire dans un avenir européen plus ou moins commun et lui apporter leur soutien électoral, les 500 millions de consommateurs du grand marché unique doivent d’abord avoir la conviction qu’ils ne seront pas les victimes des deals futurs entre Etats et firmes multinationales.
Partage des tâches
Le partage des tâches, inspiré par l’exemple suisse, est plus ou moins celui-ci. A l’Europe, par la profondeur de son marché et sa capacité à rivaliser avec les grandes puissances, le soin d’investir là où il faut. Aux Etats nationaux, en particulier pour les pays les plus riches du club, de s’assurer que cette ambition communautaire n’est pas destructrice, mais créatrice et porteuse d’un mieux disant pour les générations futures. L’intégration communautaire ne gagnera jamais contre des peuples qui la vivent comme une épreuve, et non comme un horizon.
Et si Pierre-Yves Maillard était un couteau suisse qui contribue à réparer l’Europe?