La chronique de Quentin Mouron
Trump méprise les peuples

À force de l’entendre qualifier de «populiste», on a fini par croire que Donald Trump défendrait vraiment les peuples. Au contraire, il les méprise, selon l’écrivain Quentin Mouron.
Publié: 21.03.2025 à 12:02 heures
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Dernière mise à jour: 21.03.2025 à 14:40 heures
Pour Quentin Mouron, Trump n'aime pas les peuples, il les méprise.
Photo: DR
Quentin Mouron, écrivain

Depuis plus d’un siècle, le mot «peuple» a le vent en poupe. On en fait des journaux, des partis politiques, des essais à succès, des slogans. Il s’est imposé en même temps que Donald Trump et, depuis son élection, il hante ses discours, ses conférences de presse, ses interventions sur les réseaux sociaux. À tel point qu’on en est venu à croire que le président américain incarnait, à lui seul, la «défense des peuples» contre les «élites» et contre les «ennemis».

Le schéma est simple: il y a un gentil peuple humilié, tondu, et qui a toujours raison. Il y a de méchants ennemis de l’extérieur, qui sont possédés par la haine, avec des poignards entre les dents, et qui veulent saigner à blanc le gentil peuple, le submerger, le remplacer. Ces gens sont encouragés dans leurs basses œuvres par une caste oligarchique, qui partage avec les ennemis la haine des natifs et des enracinés, et la passion de la débauche. Enfin, il y a les traîtres, les ennemis de l’intérieur, la cinquième colonne: gauchistes, marxistes, êtres interlopes à cheveux bleus.

Le peuple, cet ivrogne somnolent

Quand ce schéma s’impose avec la force sophistique de la fausse évidence, quand ceux qui le défendent accèdent aux plus hautes responsabilités, on dit alors, comme en France le président du Rassemblement national, que les peuples se réveillent. Ils dormaient! Les innocents!

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Là où Trump ne voit que des deals, n’y a-t-il pas avant tout des peuples?
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Mais ils sont réveillés, et vous allez voir ce que vous allez voir, et tout va marcher droit, et ça va barder. Car pour les populistes de droite, le peuple est toujours représenté comme un ivrogne somnolent et colérique.

Mais depuis l’accession au pouvoir de Trump, qu’avons-nous vu se manifester, sinon le plus violent mépris pour le peuple, pour les peuples? N’est-ce pas très exactement cela qui est en jeu, quand le président des Etats-Unis exprime son désir d’annexer le Groenland, ou le Canada? Ou de faire de Gaza la «Riviera du Moyen-Orient», non sans en évacuer tous les Gazaouis? Ou négocier avec Poutine en «oubliant» les aspirations des Ukrainiens? Là où Trump ne voit que des deals, n’y a-t-il pas avant tout des peuples?

Des pseudo-patriotes ravagés par la haine

Certains nationalistes canadiens, d’ailleurs, ne s’y sont pas trompés. C’est le cas de Doug Ford, Premier ministre virulent de l’Ontario, trumpiste de la première heure, et qui menace désormais de couper l’électricité à l’État de New York si Trump tente d’asphyxier l’économie de son pays. C’est aussi le cas de quelques députés d’extrême droite danois, qui ont protesté vertement contre toute tentative d’annexer le Groenland. Mais ils ne sont qu’une minorité.

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Les régimes nationalistes n’ont jamais modifié l’ordre économique existant, ils l’ont seulement rendu plus brutal
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C’est que nos pays fourmillent de pseudo-patriotes ravagés par la haine d’eux-mêmes et de leur propre patrie. On n’a pas assez noté que l’œuvre pamphlétaire de Céline, comme celle de tous les écrivains collabos, n’était pas seulement une diatribe haineuse tournée vers les Juifs ou les Bolchéviques; mais également une violente charge contre les Français eux-mêmes, dépeints comme des ivrognes, des lâches et des dégénérés, et dont le salut ne pouvait venir que de la poigne allemande.

Entre les présidents populistes qui détestent les peuples, et les patriotes qui détestent leur patrie, s’ouvre un espace qui favorise les transactions, les deals, c’est-à-dire la prédation, c’est-à-dire la dépossession. Car, comme le relèvent plusieurs historiens, les régimes nationalistes n’ont jamais modifié radicalement l’ordre économique existant, ils l’ont seulement rendu plus brutal, plus impitoyable – c’est-à-dire plus antipopulaire. 

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