Lors de son dernier appel aux investisseurs, Elon Musk a de nouveau promis monts et merveilles. Selon lui, l'année 2026 sera épique et 2027 tout simplement phénoménale. Puisque la flotte de Tesla sera bientôt autonome, d'après lui cette invention marquera l'histoire à tout jamais.
Quelques semaines plus tard, le PDG et principal actionnaire de Tesla a été ramené à la réalité. En janvier, les ventes en Europe ont presque chuté de moitié et en février, la situation s'est encore aggravée. En Allemagne, les ventes se sont presque arrêtées, enregistrant une baisse de 76%.
Avec de tels chiffres, Tesla perd non seulement ses acheteurs, mais aussi ses investisseurs. Depuis le début de l'année jusqu'à mi–mars, l'action de Tesla a perdu près de la moitié de sa valeur. Une capitalisation boursière de 500 milliards de dollars a en outre été effacée.
«Beaucoup de gens ont honte»
Les raisons derrière cette grève des consommateurs semblent claires. Certains clients potentiels voyaient déjà d'un très mauvais oeil le soutien d'Elon Musk pour Donald Trump. Mais sa publicité électorale décomplexée pour la formation d'extrême droite allemande l'Alternative für Deutschland (AfD) a mis de nombreux consommateurs en colère, et pas seulement chez nos voisins d'outre-Rhin.
Le jour de l'investiture du président républicain, le patron de Tesla a en outre franchi une ligne rouge en se fendant d'un geste rappelant le salut hitlérien. Aux Etats–Unis, ses coupes administratives dans l'administration a aussi fait polémique: des Tesla et des superchargeurs ont ainsi été incendiés.
En fait, l'achat d'une Tesla a toujours été un moyen de véhiculer un message politique. Avant qu'Elon Musk rejoigne l'administration Trump, sa marque symbolisait le futur, l'innovation et la durabilité. A présent, elle rappelle surtout Donald Trump et son slogan «Make America Great Again». «Beaucoup de gens ont honte de se promener avec une Tesla», explique l'investisseur technologique Stefan Waldhauser.
Investissements en perte de vitesse
Le milliardaire d'origine sud-africaine a toujours été controversé mais il est désormais devenu pour beaucoup un dangereux personnage. «Elon Musk était le plus grand atout de Tesla, il est aujourd'hui un fardeau», estime Jacob Hvidberg Falkencrone, responsable mondial de la stratégie d'investissement chez Saxo Bank.
Evelyne Pflugi est PDG de la boutique d'investissement The Singularity Grou. Depuis début 2022, elle n'investit plus dans la marque Tesla. «La réparation et la maintenance des véhicules sont les seules activités qui génèrent de la croissance pour Tesla. Tout le reste est flou», explique–t–elle.
Pendant de nombreuses années, la marque pionnière a eu le vent en poupe: entre 2017 et 2021, Tesla a entièrement encaissé la croissance du marché des voitures électriques de 6 à 32 milliards de dollars. Puis les premiers concurrents sont venus profiter de cette manne. «Lorsque de nouveaux concurrents entrent sur un marché, c'est pour nous un signal qui nous indique que le monopole sur la fixation des prix n'existe plus», ajoute Evelyne Pflugi.
«La croissance mangée par la concurrence»
Aujourd'hui, des dizaines d'entreprises fabriquent des voitures électriques et la lutte pour les parts de marché est sans pitié. «Toute la croissance a été mangée par la concurrence», détaille Evelyne Pflugi. Selon l'experte, Tesla n'a plus la main mise sur les éléments essentiels de la chaîne de production car n'importe qui peut acheter les différents composants et les utiliser pour construire une voiture électrique.
C'est pourquoi depuis 2019, Tesla n'est plus une référence..«Son avance technologique a fortement diminué ces dernières années, surtout à cause des concurrents chinois qui ont rapidement rattrapé leur retard», explique Stefan Bratzel, directeur du Center of Automotive Management.
En effet, Pékin a massivement soutenu l'ensemble de la chaîne de production, depuis l'extraction des matières premières jusqu'à la fabrication des batteries. «Depuis quatre ou cinq ans, de nombreuses entreprises bénéficient de ce soutien, comme BYD par exemple», ajoute Stefan Bratzel.
A cause de cette concurrence asiatique, l'objectif de Tesla de construire 20 millions de véhicules par an d'ici 2030 devient de moins en moins réaliste. A cela s'ajoute le fait que sa gamme de modèles est d'une part trop restreinte, mais aussi vieillissante. En d'autres termes, Tesla avance au ralenti. «Musk freine des quatre fers parce qu'il y a une concurrence massive et des capacités phénoménales en Asie. Il est difficile d'y gagner de l'argent en ce moment», explique Stefan Bratzel.
Une success–story captivante
En parallèle, il est peu probable que la proximité d'Elon Musk avec Donald Trump profite à Tesla. Le 20 janvier, un décret exécutif de Trump a éliminé les «subventions injustes pour les véhicules électriques». Suite à cette annonce, le prix des Tesla a augmenté d'un coup de 7500 dollars aux Etats–Unis.
Tesla s'est également enrichi en vendant des certificats VE aux constructeurs automobiles traditionnels. Rien que l'année précédente, Tesla a ainsi reçu 2,7 milliards de dollars. Comme ce flux de revenus fait désormais défaut, le cash-flow libre pourrait devenir négatif. Mais malgré tous ces problèmes, Tesla conserve étonnament sa valeur. En effet sa capitalisation boursière est d'environ 750 milliards de dollars, alors que celle de BMW est d'à peine 60 milliards de dollars.
Les investisseurs y croient encore
En effet, le constructeur bavarois a produit 2,4 millions de véhicules l'année précédente, et Tesla 700'000 de moins. L'entreprise de Musk a la même valeur boursière que Ford, General Motors, VW, Toyota, BMW, Porsche, Mercedes, Honda, Nissan, Hyundai et BYD réunis.
Les constructeurs automobiles traditionnels comme General Motors ou VW ont un rapport entre leur prix en bourse et leurs bénéfices (appelé PER) d’environ 4. Même après une baisse de son action, celui de Tesla reste au-dessus de 100, ce qui montre à quel point les investisseurs misent encore sur la croissance future de la marque d'Elon Musk.
Musk reste l'une des raisons du succès de Tesla
Malgré toutes les critiques, Elon Musk reste l'une des raisons de la valeur attribuée à Tesla. En effet, acheter l'action Tesla permet d'investir dans la success story de l'homme le plus riche du monde. Même ses détracteurs ont été fascinés par l'atterrissage de sa fusée SpaceX.
Sans lui, la mobilité électrique ne serait pas là où elle est aujourd'hui. PayPal, Tesla, OpenAI, Neuralink, xAI: la liste des innovations dans lesquelles il a été impliqué est si longue que même son fantasme de coloniser Mars ne semble plus si inaccessible. Elon Musk sait nous faire rêver. «A la seconde où il monte sur scène et prononce un discours sensationnaliste, l'action de Tesla monte.
Les gens aiment les histoires de croissance fantastiques», explique Jacob Hvidberg Falkencrone. Selon l'investisseur Stefan Waldhauser, Musk joue avec le marché des capitaux comme personne.
«Le ballon plutôt que le joueur»
Les investisseurs se calquent avant tout sur les succès à répétition d'Elon Musk, ce qui explique pourquoi ils sont toujours là malgré la baisse de l'intérêt pour les voitures. «Si vous investissez aujourd'hui dans Tesla, ce n'est pas tant pour les voitures mais plus pour la conduite autonome et les robots humanoïdes. Ce sont des marchés dont le potentiel se chiffre en trillions», explique Kevin Thozet, expert en investissement chez le gestionnaire de fonds parisien Carmignac.
Autre investisseur chez Tesla, Mikkel Nyholt, du gestionnaire d'actifs norvégien DNB, est du même avis. «Pour nous, ce n'est pas très important qu'ils atteignent ou manquent l'objectif de production de voitures. En revanche, notre priorité est le développement des voitures autonomes et des robots humanoïdes. S'ils y parviennent, les actions seront multipliées.»
Dans le fonds DNB Disruptive Opportunities, Tesla occupe même la position la plus importante avec un poids de plus de 5%. Le gestionnaire de fonds Audun Wickstrand Iversen n'a pas perdu foi en l'avenir de l'action malgré l'activisme d'Elon Musk. «Ses déclarations sont très frustrantes, mais nous ne pouvons pas prendre position sur ce terrain–là. Nous nous concentrons sur le ballon et non sur le joueur.» Wickstrand Iversen en est lui aussi persuadé: la grande époque de Tesla ne fait que commencer.
Le Cybercabs, future pièce maîtresse?
«Le Cybercab est peut–être le produit le plus disruptif depuis l'arrivée de l'iPhone sur le marché», déclare Wickstrand Iversen. Une percée du Cybercab en 2030 vaudrait 760 dollars par action, soit 400 dollars actualisés.
Si Tesla respecte son calendrier, les premiers Cybercabs devraient circuler en juin à Austin, au Texas. Si la technologie Full Self Driving (FSD) fonctionne, les actions devraient alors prendre l'ascenseur, estime Wickstrand Iversen.
Ce dernier a même un nom tout prêt pour cet instant décisif: «Le moment Cybercab». Ces robotaxis devraient pouvoir être rechargés sans fil dans des stations service et être nettoyés le temps du chargements par des robots. Le processus devrait durer au total 30 minutes.
«5 à 10 fois moins cher qu'une course Uber»
Il est vrai que les véhicules autopilotés de Waymo et BYD circulent depuis longtemps sans conducteur, mais le robot–taxi de Tesla serait nettement moins cher, notamment grâce à sa «caméra seule». Avec leur technique Lidar, les modèles Jaguar modifiés par Waymo coûteraient plus que 100'000 dollars, tandis que Tesla se situerait bien en dessous avec sa Cybercab à 30'000 dollars. «C'est 5 à 10 fois moins cher qu'une course Uber et il sera très difficile de faire mieux», s'enthousiasme Wickstrand Iversen.
Tesla aurait développé une nouvelle méthode de fabrication appelée «Box Process» pour produire le plus de taxis possible en peu de temps. Le fait que Tesla veuille doubler sa production de voitures au cours des deux prochaines années va dans le même sens. Musk a communiqué ce projet à la mi-mars.
Mais ce n'est pas le matériel, plutôt le logiciel qui fera véritablement décoller le projet du cybertaxi. Et pour cause: ce logiciel devrait permettre de changer une voiture normale en robot–taxi grâce à une simple mise à jour. «Le vendredi soir, vous pourriez avoir une Tesla basique et la changer en robot–taxi le samedi matin. La flotte peut théoriquement compter cinq millions de véhicules», explique Wickstrand Iversen.
Un marché énorme en perpective
Avec ses quelques 1000 véhicules, la flotte de Waymo aurait alors l'air un peu minable. S'il le souhaite, le propriétaire d'une Tesla peut connecter son véhicule à l'application, le rendre disponible pour des services de transport et toucher une petite somme. «Le marché des cybercabs et de la conduite autonome pourrait être énorme, nous parlons ici de billions de dollars», explique Kevin Thozet, expert de Carmignac.
Un autre facteur qui peut expliquer la valorisation élevée de Tesla est aussi son mystérieux trésor de données. En effet depuis 2017, les trajets sont documentés chez Tesla. L'entreprise stockerait chaque jour plus de données sur ses fermes de serveurs que YouTube et Instagram réunis.
Wickstrand Iversen estime que c'est surtout grâce à ces données que Tesla surpasse la concurrence: «Actuellement, Tesla peut analyser des trajets réels de trois milliards de miles. En automne, ce chiffre devrait déjà atteindre six milliards. Par comparaison, les données que Waymo a collectées jusqu'aujourd'hui, Tesla les collecte en une journée.»
Vers une révolution en termes de main d'oeuvre?
Wickstrand Iversen pense que Tesla peut utiliser ces données pour améliorer la conduite autonome, notamment grâce à l'intelligence artificielle. Tesla a investi dix milliards de dollars dans l'IA Grok.
Selon lui, le logiciel fait actuellement d'énormes progrès avec toutes les données et la puissance de calcul. «Si l'on considère Tesla comme une entreprise automobile, elle est très surévaluée. Mais aucune autre entreprise automobile n'a investi dix milliards dans les puces Nvidia. Ce n'est pas pour produire une meilleure voiture mais pour créer le logiciel qui fera rouler la voiture et développer l'Optimus.»
Avec ce robot humanoïde polyvalent Optimus, Tesla s'est encore plus éloigné de son rôle de constructeur automobile classique. Elon Musk rêve d'un avenir dans lequel des millions de ses robots seront utilisés dans les hôpitaux, les maisons de retraite, les usines et surtout chez les particuliers. «Pour la première fois dans l'Histoire, la main-d'œuvre ne serait pas un facteur limitant pour la production de biens», s'enthousiasme Wickstrand Iversen.
Vers une immense marché des robots
Selon lui, même si le marché ne donne pas encore de réelle valeur à Optimus, cela pourrait changer au cours des 12 à 18 prochains mois. Selon lui, les progrès sont exponentiels, aussi bien pour le matériel que des logiciels. «Je suis stupéfait de voir à quelle vitesse Optimus s'est développé au cours des 18 derniers mois.» Selon l'expert de DNB Mikkel Nyholt, la probabilité d'un succès technologique de Tesla est bien plus grande que celle d'un échec.
Tesla veut produire 10'000 robots d'ici la fin de l'année, le début d'une gigantesque série. Elon Musk parle d'un marché potentiel de 10'000 milliards de dollars, c'est–à–dire 500 millions de robots pour 20'000 dollars. «Cela semble extrême, mais c'est seulement un tiers du parc automobile mondial», relativise Wickstrand Iversen.
Selon le gestionnaire financier, une production de deux millions d'unités vaut 1390 dollars par action Tesla. Même l'optimiste Wickstrand Iversen estime que la probabilité que des robots sortent des chaînes de production en si grand nombre n'est que de 10%. Sur la base de cette estimation, la valeur par action serait de 140 dollars.
Loin dans le futur
Pour Morgan Stanley, un succès retentissant d'Optimus n'est pas très probable. Pour autant, le seul fait d'y croire peut faire bouger le cours de l'action. La banque américaine est plus conservatrice dans le calcul de la valeur. Si un pour cent des 170 millions de travailleurs américains était remplacé par Optimus, cela justifierait une capitalisation boursière de 300 milliards de dollars, soit environ 100 dollars par action.
En dépit de ces fantasmes, ou peut–être justement à cause d'eux, Tesla reste un sujet brûlant. «L'action a de nombreux facteurs de croissance. Mais beaucoup de ces moteurs de revenus potentiels se situent loin dans le futur et comportent beaucoup de risques. La solidité de l'exécution n'est pas la moindre des choses. Si quelque chose se passe mal, l'action perdra une bonne partie de sa valeur», explique Falkencrone, expert de Saxo Bank.
Musk s'est rarement fixé un objectif aussi concret que le lancement du robotaxi. L'expert automobile Stefan Bratzel ne s'attend pas à grand chose en juin. «Il y aura peut–être un test, nous verrons si une ou deux voitures circulent effectivement de manière contrôlée. Nous sommes encore très loin d'un service commercial.»
Jusqu'à présent, Tesla n'a pas prouvé que sa stratégie «caméra seule» fonctionne à grande échelle. Des accidents graves pendant la phase de test feraient reculer Tesla de plusieurs années. Alors si vous souhaitez mettre un petit billet sur Tesla, n'investissez que de petites sommes ou alors assurez–vous d'avoir les nerfs solides.