Salah* est médecin. Il est né et a grandi à Genève, mais son cœur est en deuil à des milliers de kilomètres de là, sur la côte syrienne.
Depuis la chute du régime de Bachar el-Assad en décembre dernier, il assiste impuissant à ce qu'il décrit comme un nettoyage ethnique des alaouites, la minorité à laquelle il appartient. «J'ai perdu mon oncle, confie le trentenaire depuis le cabinet genevois où il soigne ses patients. Un autre oncle et deux de mes cousins ont disparu. Je sais qu'ils sont dans une fosse commune. C'est certain.»
«Aboyer comme des chiens»
Salah dénonce le silence de la communauté internationale. «En Suisse, on savait que la situation en Syrie était mauvaise. On en a l'habitude, ça fait 15 ans que la guerre civile déchire le pays.» Le médecin souligne que les mouvements sociaux défendant son pays sont beaucoup moins porteurs que ceux concernant la Palestine. «On connaît beaucoup moins bien le conflit en Syrie, il est multifactoriel et pointer les 'méchants' du doigt est beaucoup plus complexe, voire impossible», analyse Salah.
«Mais ce qui se passe aujourd'hui est effroyable, ajoute-t-il. Des innocents sont tués de manière barbare, il n'y a pas besoin de chercher plus loin.» Depuis la prise de pouvoir d'Ahmed al-Charaa, fondateur du groupe terroriste djihadiste al-Nosra, les régions côtières de Syrie, bastions historiques des alaouites, traversent une vague de terreur. «Des hommes armés entrent dans les villages, alignent les gens et leur demandent s'ils sont sunnites ou alaouites. Si tu es alaouite, ils te tirent dessus.»
Des images et vidéos circulent sur les réseaux sociaux, montrant des corps mutilés, des exécutions publiques. «On les fait aboyer comme des chiens, on les humilie avant de les abattre, raconte le Genevois. J'ai appris la mort de certains de mes proches sur Instagram. C'est insupportable.»
Une revanche plus qu'une répression
Aujourd’hui, explique Salah, les islamistes font payer aux alaouites des décennies de dictature du clan Assad, issu de leur communauté. C'est «pas de bol» pour les siens, résume Salah. «Ce n'est pas comme si, en tant qu'alaouite, tu pouvais toquer à la porte de Bachar el-Assad pour lui demander de modifier son comportement afin d'éviter un retournement de bâton», souligne-t-il.
Il indique avoir vu des vidéos où les extrémistes déshabillent des corps dans les villages de la côte pour les vêtir d'habits militaires, faisant ainsi passer les massacres pour une répression de rebelles pro-Assad. «On ne massacre pas des criminels de guerre, on tue des civils, des enfants. Le plus jeune assassiné avait 14 ans, il n'était même pas né au début de la guerre», déplore Salah.
Impossible de quitter la région
Après Lattaquié et Jablé, la terreur s’étend aux villages reculés. «Ils s’attaquent maintenant à des paysans, souffle Salah. Certains n’ont eu d’autre choix que de fuir dans les forêts, où ils survivent sans eau ni nourriture.»
Fuir la région? Impossible. «C’est possible de quitter la Syrie, mais pas la côte, qui est contrôlée à l'est par les islamistes, au nord par les Turcs qui sont leurs alliés, et au sud, c'est le Liban, qui a fermé sa frontière», détaille Salah. Des centaines d'alaouites ont ainsi trouvé refuge dans la base militaire russe de Hmeimim, au sud de Lattaquié – où ils ne pourront pas rester indéfiniment.
Quel avenir pour les jeunes sur place?
«L'Europe a suspendu les droits d'asiles aux Syriens depuis la chute du régime Assad, s'indigne le médecin genevois. Mardi, j'ai enfin eu des nouvelles de toute ma famille sur place. J'ai des cousins de 14 et 16 ans qui se demandent ce qui va leur arriver, et ce que nous faisons, nous, en Europe.»
D'après l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH), le nombre total de victimes civiles s'élève à 1068 depuis le 6 mars. Ce chiffre inclut des femmes et des enfants. L'ONG évoque des «meurtres, des exécutions sommaires et des opérations de nettoyage ethnique».
Ces attaques brutales font douter les analystes de la capacité des nouvelles autorités à gouverner. «La nouvelle armée syrienne n'a pas le contrôle», estime notamment Joshua Landis, expert de la Syrie à l'Université d'Oklahoma.
Le nouveau gouvernement de transition, dirigé par Ahmad al-Chareh, a demandé une enquête indépendante sur ces massacres. Ces violences font suite à l'effondrement du régime d'Assad le 8 décembre 2024 et déstabilisent encore davantage un pays déjà fragile. Pour rappel, Ahmad al-Chareh a été membre d'Al-Qaïda puis de l'Etat islamique en Irak. Au début de la guerre civile syrienne, en 2011, il est rentré en Syrie pour étendre le djihad sous les ordres d'Abou Bakr al-Baghdadi, chef de l'Etat islamique.
D'après l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH), le nombre total de victimes civiles s'élève à 1068 depuis le 6 mars. Ce chiffre inclut des femmes et des enfants. L'ONG évoque des «meurtres, des exécutions sommaires et des opérations de nettoyage ethnique».
Ces attaques brutales font douter les analystes de la capacité des nouvelles autorités à gouverner. «La nouvelle armée syrienne n'a pas le contrôle», estime notamment Joshua Landis, expert de la Syrie à l'Université d'Oklahoma.
Le nouveau gouvernement de transition, dirigé par Ahmad al-Chareh, a demandé une enquête indépendante sur ces massacres. Ces violences font suite à l'effondrement du régime d'Assad le 8 décembre 2024 et déstabilisent encore davantage un pays déjà fragile. Pour rappel, Ahmad al-Chareh a été membre d'Al-Qaïda puis de l'Etat islamique en Irak. Au début de la guerre civile syrienne, en 2011, il est rentré en Syrie pour étendre le djihad sous les ordres d'Abou Bakr al-Baghdadi, chef de l'Etat islamique.
Tout le monde retient son souffle, attendant de voir si le président syrien sera sanctionné. «Il faut qu’il le soit», martèle le médecin. Et la seule chose à faire en attendant, c'est informer, témoigner, estime-t-il. Sur place, pas d'aide humanitaire.
Parler, c'est mettre sa famille en danger
Seule, la diaspora syrienne tente de briser le silence, de documenter l’horreur. Et en le faisant, elle prend des risques.
Si Salah était identifié, sa famille restée au pays serait en danger. Mais garder le silence est encore pire. «Il faut faire pression sur nos gouvernements pour qu'ils reconnaissent ces massacres. Il n'y a plus que les pays occidentaux qui puissent changer les choses. En levant les sanctions contre la Syrie, il faudrait négocier, pouvoir envoyer les Casques bleus pour surveiller la sécurité des minorités.»
*Prénom d'emprunt