Genève a secrètement surveillé cet activiste
«J’ai découvert que j’étais espionné… deux ans après les faits!»

Une piste cyclable tracée à la peinture a déclenché une surveillance tentaculaire. Conversations épluchées, comptes bancaires scrutés, déplacements analysés… Joël, activiste climat, raconte cette enquête qui l'a poussé à changer ses habitudes de vie.
Publié: 19.02.2025 à 05:47 heures
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Dernière mise à jour: 19.02.2025 à 12:02 heures
Joël ne pensait pas que ses petites actions locales entraineraient une telle action de fichage, y compris de sa famille.
Photo: DR
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Lucie FehlbaumJournaliste Blick

Joël nous retrouve devant le campus genevois d'Unimail, le jour de la rentrée. Direction un café du coin, pour que le porte-parole d'Extinction Rebellion (XR) nous raconte l'enquête abracadabrante dont il a fait l'objet.

Mais avant cela, l'étudiant de 25 ans prend une précaution: il dépose son ordinateur et son téléphone dans son casier. «On ne sait jamais», glisse-t-il. «Je préfère qu'ils lisent votre article plutôt que d'écouter notre conversation.»

Une vie scrutée

«Ils», ce sont les enquêteurs qui ont épluché chaque détail de sa vie. Tout commence en février 2023, lorsque Joël est arrêté. Des membres de XR ont tracé des pistes cyclables sur la chaussée, avec de la peinture jaune.

La Ville porte alors plainte pour dommage à la propriété. Un peu plus de mille francs de dégâts, une condamnation contestée, puis un accord avec la commune. Fin de l’histoire?

Pas du tout. Quelques mois plus tard, le canton dépose à son tour plainte et le procureur Walther Cimino ouvre une enquête. Très vite, le dossier prend une ampleur vertigineuse.

Une surveillance démesurée

Lorsque Joël est convoqué en janvier dernier par le Ministère public genevois, il n'a aucune idée de ce qui l'attend. Ce qu’il découvre ce jour-là le laisse sans voix. «On m’a demandé si je me souvenais d’un achat payé à Jumbo, début 2023, pour une somme de moins de dix francs. Évidemment, je n’en avais aucune idée.»

Mais ce n’était que la partie émergée de l’iceberg. Ses appels ont été analysés sur six mois, ses impôts scrutés, ses comptes bancaires épluchés. Les enquêteurs ont même consulté les registres d’EasyJet sur trois ans et demi, pour voir si son nom ou celui de sa famille apparaissait. «Ils ont trouvé des homonymes d'une autre personne visée par l'enquête, dans d’autres pays. Ils se retrouvent dans ce dossier, alors qu'ils n'ont rien à voir avec nous.»

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Ils savent avec qui j'ai bu une bière, le nom et les tarifs de mon dentiste
Joël, activiste mis sous enquête
»

Pourquoi une telle débauche de moyens pour une action pacifique? Joël cherche encore la réponse. «Ce n’était pas une simple enquête, c’était un épluchage complet de toute ma vie. Ils ont pu savoir où j'allais, avec qui j'ai bu une bière, le nom et les tarifs de mon dentiste.»

Un impact psychologique durable

Et si cette surveillance ne s’arrêtait pas à ce qu’il sait déjà? «J’ai découvert que j’avais été surveillé après deux ans. Comment savoir si ce n’est pas encore le cas aujourd’hui? Je ne le saurai peut-être que dans deux ans...» envisage l'étudiant.

L’incertitude s’installe. Joël revoit certaines habitudes, adopte des réflexes qu’il n’aurait jamais imaginé avoir. «Aujourd’hui, je paie en cash quand je peux, j’évite de prendre mon téléphone sur moi. Pas par paranoïa, mais par précaution.»

Il s’est même demandé s’il pouvait basculer vers une économie 100% cash: assurance maladie, salaire de ses jobs d'étudiant, abonnements. Trop compliqué. Mais l’idée s'est quand même frayée un chemin.

Des proches embarqués malgré eux

L’affaire ne concerne pas seulement Joël. Il sait désormais que ses proches, ses amis et même des inconnus ont été fichés pour des liens même inexistants avec l'activiste.

«Ce n’est pas uniquement moi qu’on a espionné», confirme le porte-parole de XR. «On a cherché des informations sur mes amis, mes colocataires, et même des gens qui n’ont rien à voir avec tout ça. Y compris des personnes que je ne connais pas, qui ont vécu avant moi dans ma colocation étudiante.»

Sa famille, elle aussi, pourrait être dans les fichiers du Ministère public. «J’ai ressenti une forme de colère à l'idée que mes parents soient dans ce dossier parce que nous sommes en contact», déplore l'activiste.

Un effet dissuasif sur l’activisme

Avec ce dossier constitué sur lui, Joël sait qu’il ne pourra plus militer comme avant. «Je ne vais plus pouvoir me permettre de participer à des activités militantes juste comme ça. Ce serait mettre les autres en danger. C’est trop facile maintenant pour la police ou un procureur de m’identifier, d’identifier mes proches.»

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En Suisse, l'activisme, ça fait désordre. On veut que tout soit bien rangé, que ça ne déborde pas.
Joël, activiste et étudiant de 25 ans
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Quand on lui demande pourquoi lui, Joël répond que l'affaire dépasse son cas personnel. «En Suisse, l’activisme, ça fait désordre. On veut que tout soit bien rangé, que ça ne déborde pas. Il ne s’agit plus seulement de sanctionner une action, mais de faire peur aux militants pour les dissuader d’agir», esquisse l'étudiant.

Un système sans garde-fou?

Ce qui effraie le plus le jeune homme, c’est que personne n’a freiné cette surveillance. «Non seulement le procureur a fait ces demandes, mais tout le système les a validées, sans poser de questions.»

En effet, dans cette affaire, tout a été accepté: la collecte de données, les analyses ADN alors que Joël et une coprévenue avaient été arrêtées, même des demandes aux États-Unis, nécessitant des commissions rogatoires internationales.

Argent et énergie pour «des petits trucs locaux»

«Je pensais naïvement qu’on ne dépenserait pas autant d’argent et d’énergie pour surveiller un militant qui fait des petits trucs locaux. Mais visiblement, j’avais tort», s'inquiète Joël. «Il y a un côté dystopique, ils ont repoussé les limites de ce que j'envisageais possible. Maintenant, je me demande s'ils peuvent retranscrire ce que je dis, si mon téléphone est à proximité. Ça semble absurde, mais tout ce qui a été fait est absurde!»

Joël ne compte pas s’arrêter de militer. Mais il sait qu’il devra le faire différemment, au moins pour un temps. Avec toujours cette question en tête: qui d’autre est encore sous surveillance?

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