Entre durabilité et difficultés du métier de coursier
Cet éboueur de Noël pédale pour rendre vos vieux sapins plus verts

On ne veut plus le voir, une fois les fêtes passées. Mais comment se débarrasser de son sapin, sans trop impacter l’environnement? L’entreprise OVO récupère 400 arbres grâce à ses coursiers. Nous avons suivi un de ces livreurs à vélo pendant une (longue) journée.
Publié: 14.01.2024 à 09:58 heures
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Dernière mise à jour: 17.01.2024 à 17:50 heures
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Benoît Cettoux, 32 ans, a une formation d'ingénieur en sciences de l'environnement, mais préfère travailler comme coursier à vélo.
Photo: Thibaud Mabut
Thibaud Mabut

Casque et lampe frontale vissés sur la tête, Benoît Cettoux s’enfonce sous terre, ce jeudi 4 janvier. Ses pas hâtifs brisent le silence matinal de la vélostation de Pont-Rouge, à Genève. Le trentenaire ouvre un casier et en ressort quatre batteries chargées: «Ça devrait me faire tenir toute la journée.» C’est sûr, sans assistance électrique, le coursier serait bien embêté. Son vélo-cargo et sa charrette mesurent trois mètres de long pour une charge totale pouvant atteindre près de 200 kilos.

Aujourd’hui, Benoît ne livrera pas des paniers de légumes ou des bouteilles de vin comme à son habitude, il récupérera des vieux sapins. Son employeur, OVO, a été mandaté par l’entreprise morgienne Ecosapin pour récolter les sapins — en pot pour la plupart — loués à sa clientèle genevoise.

«Faut encore préparer l’itinéraire, grommelle le coursier barbu en dégainant son Fairphone. Normalement, c'est déjà fait en amont, mais Ecosapin utilise un autre système pour quittancer les adresses, donc à nous de les repérer sur Google Maps.» Le premier arrêt n’est pas loin: direction Carouge. Un homme souriant mais pressé ouvre sa porte. Son sapin, un mètre trente avec le pot, est encore frais: «Merci, j’espère qu’on s’en est bien occupé!», lance le client.

«On s’en prend souvent plein la gueule»

Benoît charge l’arbre dans l'ascenseur et sourit: «Ça sent bon, j’adore! C’est le meilleur côté de ces livraisons.» Les adresses suivantes s’enchaînent, avec leur lot de surprises. Une porte qui ne s'ouvre pas sans un grand coup de pied, une cliente mal réveillée qui jure que le rapatriement de son sapin n’était pas prévu «avant la semaine prochaine».

Benoît s’adapte, magnanime: «Là ça va, elle était gentille, mais nous les livreurs, on s’en prend souvent plein la gueule. Faut juste pas le prendre personnellement!» Sa drôle de cargaison attire les regards des badauds, amusés. Chaque gendarme couché plume un peu plus les trois sapins de sa charrette chahutée. Reste qu’ils ont meilleure mine que leurs nombreux cousins abandonnés sur le trottoir: ces résineux asséchés ne profiteront pas du service premium de Benoît, qui trace sa route sans les regarder.

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«J’aime être dehors et ça ne me dérange pas de finir une journée bien crevé»
Benoît Cettoux, coursier d'OVO
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Les yeux du coursier s'arrêtent par contre sur un autre livreur qui arrive en face. Les deux cyclistes se saluent de la main, comme des conducteurs de bus. «Il a un job de rêve, lui, glisse Benoît. Il livre des repas de midi pour les patients de l’imad (ndlr: Institution genevoise de maintien à domicile). C’est chez eux que j’ai commencé, j’aurais jamais dû arrêter.»

Salaire minimum, shifts pouvant s’étendre en soirée, taux variables et marchandises lourdes: les conditions de travail de certains employés d’OVO ne sont pas les meilleures du marché. Pas les pires non plus, puisque la jeune entreprise a par exemple exclu dès le départ la rémunération à la course. «J’aime être dehors et ça ne me dérange pas de finir une journée bien crevé. Mais financièrement, c’est difficile», indique Benoît.

Gauvin Smolik, responsable des ressources humaines d’OVO et lui aussi coursier, est compréhensif. Contacté par appel vidéo à la fin d’une de ses tournées, le RH encore casqué explique: «Plusieurs coursiers nous ont fait comprendre que 24 francs de l’heure, c’est pas assez. Pour les livraisons d’Ecosapin, qui sont particulièrement compliquées, ça peut se comprendre. Malheureusement, notre situation financière actuelle ne nous permet pas d’envisager une augmentation pour l’instant.»

Porte bloquée et pluie d'épines

Planté devant un interphone à Champel, Benoît désespère: «Je crois que ce client ne sait pas comment ouvrir la porte, on a déjà eu des problèmes avec lui.» Dernier recours: un site internet «probablement illégal» qui recense les codes d’entrées d’immeubles. Bingo! Sa botte secrète livre le précieux sésame, Benoît s’engouffre dans l’allée.

Un petit sapin en pot l’attend sur le palier du premier étage: «Il va crever celui-là.» Son ancien propriétaire n’a pas rechigné sur les options payantes – cache-pot et kit de décorations – mais n’avait de toute évidence pas la main verte. Une pluie d’épines gratifie le coursier qui s’empresse de sortir l’encombrant. Consciencieux, Benoît attrape une balayette au fond de son vélo-cargo et revient sur ses pas pour effacer les traces du crime. Mission accomplie et première tournée terminée! Mais la charrette, à l’allure de cage, n’est pas encore tout à fait pleine.

Même petits, les sapins en pot sont plus lourds que grands sapins secs.
Photo: Thibaud Mabut

Ni une ni deux, le livreur pianote sur son portable à la recherche d’adresses supplémentaires à caser dans son itinéraire: «Je devrais encore pouvoir faire ces deux-là, elles sont sur le chemin du retour, estime le coursier. Parfois, on optimise pour rien et on finit par effectuer une dernière livraison pour un seul article, mais il faut toujours essayer!» C’est que l’optimisation est le maître-mot d’OVO.

L’entreprise chante les louanges de la «micro-logistique urbaine», plus efficiente et rapide que les services de livraisons conventionnels. La cadence visée? Trois sapins par heure. «C’est pas toujours facile, avoue Benoît. Il suffit d’un pépin pour casser le rythme.» Pour Gauvin, le RH, cet objectif est ambitieux, mais nécessaire: «C’est sûr qu’on n’y arrive pas tout le temps et que ça peut devenir stressant, mais il faut le voir comme une moyenne plus qu’un chiffre absolu.»

Conduite prudente

Quid de la réputation des coursiers véloces qui ne respectent aucun feu rouge? Certes, Benoît en grille un ou deux, mais force est de constater que sa conduite est prudente. La présence d’un journaliste à ses côtés calmerait-elle ses ardeurs? «Non, quand tu fais des conneries, tu perds du temps. L’expérience m’a appris que c’est un mauvais calcul. De toute façon, la taille de nos vélos nous empêche de slalomer entre les usagers de la route. Mieux vaut les respecter.» Des mots qui prennent tout leur sens, une fois arrivé sur le Boulevard helvétique, axe très fréquenté du centre-ville. Benoît avertit: les clients suivants, des gestionnaires de fortune, n'aiment pas trop les journalistes.

Après quelques instants, Benoît émerge des bureaux secrets de cette entreprise, dont les actifs sous gestion dépassent cinquante milliards d’euros, avec un sapin qui semble tout droit sorti du bois. «Au moins quand ils sont secs, c’est plus léger!», blague le coursier semi-essoufflé, après avoir chargé le pot gorgé d’eau dans sa charrette. L’arbre mort de l’adresse suivante donne un peu de répit au livreur.

Problème: sa carriole est maintenant pleine à craquer, dans les pentes de la vieille ville. «Je me suis récemment blessé le tendon d’Achille, donc je peux pas y aller à fond», lâche Benoît, le regard inquiet. À peine a-t-il réussi à mettre en branle son convoi, qu’une Mercedes Classe G – un des modèles utilisé par l’armée suisse – se pointe à bonne allure derrière lui. 

Les pentes de la vieille ville donnent du fil à retordre au coursier bien chargé.
Photo: Thibaud Mabut

David cède face à Goliath, le cycliste s’arrête sur le côté pour laisser passer le 4x4. Après quelques coups de pédales infructueux, le voilà reparti – en zigzag pour dompter l’inclinaison élevée. Même de retour sur le plat, la charge se fait sentir. Les pneus couinent, le vélo tangue. Il était temps d’arriver à l’API.

C’est ici, dans la cour de l’Association pour le patrimoine industriel, à côté du collège Voltaire, que les livreurs d’OVO déchargent leur marchandise. Sorte de purgatoire à sapins, les arbres y sont entreposés à l’air libre en attente d’un dernier transfert. Les camions d’Ecosapin emmèneront les conifères en bon état au paradis – ils seront replantés en pépinière. Les sapins secs, eux, auront droit aux enfers du compostage et finiront valorisés en biogaz.

La production suisse de sapins en pot ne suffit pas

Benoît parque ses sept sapins à côté de leurs congénères apportés les jours précédents. Une quarantaine de nouveaux arrivants est attendue chaque jour, pendant dix jours. 400 sapins pour un canton d’un demi-million de personnes: une goutte d’eau. Et pourtant, la production indigène ne suffit pas. Ecosapin importe pour l’instant ses arbres en pot de France, de Belgique et d’Allemagne. À terme, l’entreprise compte sur sa propre production: elle a créé, dans les années 2010, une pépinière à Cottens dans le canton de Vaud et une autre à Fribourg.

Plusieurs dizaines de sapins sont parqués en plein air dans l'attente d'un dernier transfert.
Photo: Thibaud Mabut

Les coursiers qui livrent et récupèrent les sapins suivent-ils une formation spécifique? «Non, sourit Benoît. Pas besoin d’un doctorat pour ça!» Derrière la blague se cache un brin d’auto-dérision. Ce fan de vélo dispose d’un master en sciences de l’environnement et n'imaginait pas une seconde, lorsqu’il était encore étudiant, qu’il ferait de la petite reine son métier.

Burnout et reconversion

Fraîchement diplômé de l’Université de Genève mi-2017, Benoît travaille d’abord dans un bureau d’ingénieurs. Mais après deux ans à bosser pour des projets qui n’ont «pas de sens», voire pire, qui vont à l’encontre de ses valeurs, sa dissonance cognitive se transforme en burnout. «C’était pas ma came, souffle-t-il. J’ai connu le chômage et par nécessité, j’ai accepté le poste de coursier pour l’imad.» Il s’essaye aussi à la réparation sur vélo, puis commence chez OVO.

Aujourd’hui, Benoît travaille dans un cadre associatif comme réparateur au vélodrome la Queue d’Arve, en parallèle de son job de coursier. Une situation précaire, étant donné qu’il ne dispose pas d’un taux fixe chez OVO: «En janvier, il y a de quoi faire avec Ecosapin. Mais le mois prochain, les livraisons risquent de manquer.»

Une instabilité qu’il endure, parce qu’elle lui permet de vivre en meilleure adéquation avec ses valeurs: «Une bonne partie des entreprises dont je livre les produits s’inscrivent dans une démarche de durabilité.» Même son de cloche chez Gauvin Smolik, pour qui OVO contribue à la concrétisation de l’économie circulaire: «Avec Ecosapin par exemple, on met à disposition un produit dont le cycle de vie ne s’arrête pas.»

Une clientèle aisée et plutôt satisfaite

Retour sur la route. Le portrait robot de la clientèle d’Ecosapin se dessine au fil des adresses. La plupart des entreprises livrées sont actives dans le secteur tertiaire. La réceptionniste d’une étude de notaires encense la durabilité du modèle, mais peste contre un service client injoignable.

L’employée d’une startup informatique rougit puis enchaîne les excuses: elle a oublié de retirer les décorations du sapin, encore tout enguirlandé. Alors qu’elle récupère deux blocs-notes qui calent la bûche de l’épineux, elle explique être cliente depuis plusieurs années «pour soutenir une PME romande». L’hôtesse d’accueil de la Fédération internationale de la Croix-Rouge semble, elle, moins au courant: «Ah, mais vous êtes à vélo!?»

Quant aux particuliers, une majorité appartient aux classes moyenne ou supérieure. Avec le prix du plus petit sapin fixé à 130 francs, les adresses se concentrent sans surprise dans les quartiers aisés de Champel, des Eaux-Vives ou des Pâquis gentrifiés. Une cliente étasunienne confie être fière d’avoir pris meilleur soin de son sapin par rapport à l’année passée, quand il était «a little sad», arrivé en bout de course.

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«Il suffit de donner de l'amour à son sapin pour qu'il aille bien! On a appelé le nôtre Robin»
Le couple Gobat Gutierrez-Bastidas, client d'Ecosapin
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Anglophone elle aussi, Annmarie, employée d’UNICEF, explique qu’elle a découvert Ecosapin sur TikTok et a adoré le concept, mais se réjouit de «retrouver son salon». Pour ce jeune couple, enfin, la recette secrète pour un sapin sain est de lui «donner de l’amour»: «Nous l’avons appelé Robin. Ou plutôt Robin II, puisque celui de l’année passée s’appelait pareil! C’est cher, mais c’est un prix qu’on est prêt à payer, à deux.»

Journée de neuf heures

Lors d’un ultime déchargement, Benoît croise un collègue: «Ça fait chier, j’ai pas pu choper mon dernier sapin, il était immense!» Benoît en fera son affaire sur le chemin du retour. Facilement repérable à côté de la Coop de Plainpalais, l’arbre est plus grand que tous les autres récupérés pendant la journée. Deux mètres cinquante d’épines trônent fièrement dans la charrette qui roule sous un ciel rose de crépuscule.

La cime du géant frotte le plafond de la vélostation. Après neuf heures de labeur, le coursier fatigué est rendu… jusqu’à demain matin. Il devra se lever plus tôt que prévu pour remplacer un collègue malade: «Les sapins, finalement, on sera contents quand il y en aura plus!», ironise Benoît.

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