Rendez-vous ce dimanche 6 avril. Dans toutes les grandes villes de France, le Rassemblement national entend, ce jour-là, témoigner son soutien à sa cheffe et (toujours) candidate à la présidentielle Marine Le Pen. Une mobilisation que la justice française a peut-être enrayée en annonçant, mardi 1er avril, que le procès en appel de la dirigeante du parti national-populiste se tiendra dès le début 2026. Ce qui, si le jugement ne retient pas la peine d’inéligibilité avec exécution immédiate, lui permettra de se lancer une nouvelle fois dans la course à l’Elysée.
Une manifestation de grande ampleur, pour quoi faire? La réponse est simple, à entendre depuis lundi Marine Le Pen et les cadres de son parti: pour exprimer la colère populaire devant un jugement en première instance que tous considèrent comme une «exécution politique et démocratique» pour reprendre les mots du N° 2 du parti, Jordan Bardella. Voilà donc le RN, qui faisait de son mieux pour apparaître depuis plusieurs années comme un parti capable de gouverner la France, sur la pente de la contestation des institutions, comme Donald Trump aux Etats-Unis. Lequel a publiquement déploré, depuis son bureau à la Maison Blanche, la décision de justice qui pourrait l’écarter de la future présidentielle de 2027.
Sur les médias, l’assaut
Colère médiatique aussi: sur le plateau de LCI, Julien Odoul, l’un des députés RN accusé et condamné dans l’affaire de détournement des fonds publics via l’utilisation frauduleuse d’assistants parlementaires européens, a intimé à un avocat de se taire, provoquant une crise en direct. Or ce changement de ton est généralisé.
Marine Le Pen l’a d’ailleurs inauguré elle-même en quittant la salle d’audience du tribunal correctionnel, lundi 31 mars, avant même que la présidente finisse de lire son jugement. Motif: pas question pour la patronne du Rassemblement national d’entendre sa condamnation à quatre ans de prison (dont deux fermes aménageables sous bracelet électronique), 100'000 euros d’amende et cinq ans d’inéligibilité avec exécution immédiate. Ce qui l’empêche, dès maintenant, de se présenter à tout nouveau scrutin, et ce qui l’oblige à quitter son mandat de conseillère régionale des Hauts-de-France (Nord).
Stratégie incendiaire
La colère comme stratégie? Depuis plusieurs mois, après la victoire de Donald Trump et son retour à la présidence des Etats-Unis, plusieurs conseillers de Marine Le Pen estiment qu’il lui faut durcir ses attaques contre Emmanuel Macron et contre le Premier ministre François Bayrou, relaxé début février 2024 dans une affaire similaire de détournements des fonds du Parlement européen (pour un montant bien moindre).
Motif: le risque de voir se constituer, comme aux législatives anticipées de juin 2024, un «front républicain» entre tous les partis traditionnels, pour faire barrage au RN. Il y a un an, le premier parti de France était sur le point, après le premier tour, de frôler une majorité absolue de députés à l’Assemblée. Une semaine plus tard, les désistements mutuels ont enrayé le mouvement. Au final, le Rassemblement national compte 120 députés et le premier groupe parlementaire. Mais il n’a qu’une capacité de nuisance, démontrée lors du vote avec la gauche de la motion de censure qui a fait chuter le gouvernement de Michel Barnier, le 4 décembre.
Controverse judiciaire
La colère du RN a, en plus, un alibi aujourd’hui: celui d’une décision de justice controversée. Pourquoi avoir assorti la peine d’inéligibilité de Marine Le Pen d’une exécution immédiate (encouragée par la loi, mais pas automatique)? Et pourquoi, ensuite, précipiter le calendrier judiciaire pour un rapide procès en appel? L’idée d’une justice «sur mesure», dont le but serait d’entraver l’arrivée au pouvoir du Rassemblement national, s’est installée.
Entre 35% et 40% des Français se disent prêts à voter au premier tour de la prochaine présidentielle pour Marine Le Pen ou pour son dauphin, Jordan Bardella. Apparaître dès lors comme la «victime» du système peut s’avérer payant. Risqué, mais payant: «Une grande partie des électeurs du RN s’estiment abandonnés par les services de l’Etat, juge l’ancien député Bertrand Pancher, ancien patron du groupe indépendant LIOT à l’Assemblée. Ils prennent donc cette condamnation comme une provocation. La justice ne fonctionne pas bien pour eux, mais elle marche lorsqu’il s’agit d’exclure le RN.»
Soutiens internationaux
La colère risque enfin de payer sur le plan international. Jamais un jugement français n’avait été autant repris par les médias à travers le monde. Tous les partis nationaux-populistes se sont emparés de l’affaire pour défendre Marine Le Pen. Elon Musk et Donald Trump semblent prêts à la soutenir. Le Kremlin a ironiquement déploré le «dysfonctionnement démocratique». Le nouveau positionnement du RN, jusque-là plutôt ignoré par la Maison Blanche car perçu comme trop étatiste sur le plan économique, lui permet de raccrocher les wagons et d’espérer une vaste mobilisation sur les réseaux sociaux.
Marine Le Pen est en colère car elle a compris que sa révolte peut lui rapporter gros. Mais attention: plus elle nie les faits qui lui sont reprochés, pourtant accablants si l’on en croit les juges, plus elle s’expose à une reconduction de sa peine en appel. La colère et la justice ne font jamais bon ménage.