Des millions de victimes dépouillées
Cette ville secrète est la capitale mondialede la cyberfraude

Derrière la façade d’un bâtiment aux allures on ne peut plus normale à la frontière du Myanmar se cache une machine à escroquer le monde entier. Arnaques numériques, traite humaine, deepfakes: Une industrie criminelle en pleine expansion.
Publié: 03.04.2025 à 06:24 heures
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Dernière mise à jour: 03.04.2025 à 10:57 heures
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En quelques années, une véritable ville de la fraude a poussé de terre.
Photo: DigitalGlobe/Getty Images
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Solène MonneyJournaliste Blick

Derrière les murs blancs de KK Park, à la frontière entre le Myanmar (Birmanie) et la Thaïlande, se cache une véritable ville de la fraude. Tours de bureaux, hôtels, panneaux publicitaires, antennes télécoms… Tout donne l’apparence d’un quartier d’affaires prospère. Mais ce décor cache un empire du crime numérique, rapporte CNN mercredi 2 avril.

Arnaques amoureuses, fausses cryptos, promesses d’investissement miracle: depuis ce complexe, des milliers de faux profils en ligne siphonnent chaque jour les économies d’internautes du monde entier. Les victimes se comptent par millions. Les pertes, elles, se chiffrent en milliards.

Victimes surexploitées

Aux commandes, des réseaux criminels organisés, principalement la mafia chinoise, qui exploiteraient plus de 100’000 personnes dans une vingtaine de centres similaires le long de la frontière. Beaucoup ont été appâtées par de fausses offres d’emploi, avant d’être traquées, déplacées, puis forcées à travailler jusqu’à 18 heures par jour dans des conditions proches de l’esclavage.

Le décor intérieur est glaçant: opens spaces surchauffés, alignements d’écrans, employés contraints de manipuler des victimes occidentales sous peine de punitions. Pas de sortie possible. Pas de démission.

«Si on te reprend avec un téléphone, on va te vendre. On prendra tes reins ou tes yeux», témoigne Chelsea, dont le compagnon, parti pour un poste en «support technique», s’est retrouvé prisonnier au Myanmar.

Les survivants racontent des passages à tabac, des électrocutions, des menaces de torture. Beaucoup ne sont libérés qu’en payant une rançon… ou en recrutant d'autres victimes à leur place.

Professionnalisation de l'arnaque

Loin de l’amateurisme, cette industrie de la fraude se professionnalise à vitesse grand V. Les escrocs utilisent désormais: les cryptomonnaies pour blanchir l’argent rapidement, l’intelligence artificielle pour écrire des scénarios convaincants, et des deepfakes ultra-réalistes pour créer des identités fictives capables de tromper n’importe qui.

«Des milliards de dollars sont investis dans ces opérations», alerte le député thaïlandais Kannavee Suebsang, figure de la lutte contre ces centres. «Ces réseaux ne s’arrêteront pas.»

Le chaos birman

En février, la Chine et la Thaïlande ont lancé une opération conjointe et ont libéré 7’000 personnes retenues contre leur gré. Une victoire symbolique, mais minime face à l’ampleur du phénomène. Car déjà, les réseaux se réorganisent, déplacent leurs activités, et adaptent leurs stratégies.

Selon les analystes, si rien n’est fait, cette industrie évoluera encore, plus rapide, plus sournoise, plus globale. Et tant que la guerre civile déchire le Myanmar, les mafias continueront de prospérer sur le chaos. «Tant que la paix ne sera pas une réalité en Birmanie, ce cauchemar restera notre quotidien», conclut Kannavee Suebsang.

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