Les parlementaires ont choisi le centriste Martin Pfister, 61 ans, historien, colonel, zougois, comme nouveau conseiller fédéral. Pour la conseillère nationale Tamara Funiciello, 34 ans, syndicaliste, socialiste, bernoise, départager les deux candidats du Centre est revenu à choisir entre la peste et le choléra.
L'élue exprime son inquiétude quant au retour d'une politique conservatrice qui va compliquer la lutte pour les droits des femmes. Selon elle, cette dynamique s’inscrit dans une tendance plus large, influencée par un discours réactionnaire venu des États-Unis, qui prétend que les revendications féministes auraient été excessives et ne sont désormais plus une priorité. Pour la députée, les conséquences, notamment en matière de violences domestiques, sont désastreuses. Interview.
Tamara Funiciello, Martin Pfister était-il le pire des deux candidats selon vous?
Je ne sais pas s'il est le pire, mais le Conseil fédéral va clairement bouger à droite. C'est la chose la plus importante à retenir. L'Exécutif se rapproche encore plus de la droite et s'éloigne des femmes.
Vous dites que l’élection est une très mauvaise nouvelle pour les femmes en Suisse. Quel impact concret anticipez-vous sur les politiques d’égalité?
Ce n'est pas une priorité. Ça ne l'était pas et ça ne va pas le devenir. Au moins, Viola Amherd a mené une étude sur la sécurité des femmes au sein de l'armée. Je ne m'attends à rien de tel après avoir auditionné les deux candidats. Il n'y a désormais plus que deux femmes dans un groupe de huit personnes (avec le chancelier fédéral): nous sommes très minoritaires et mal représentées.
Vous pointez un retour à des profils très traditionnels en politique. Est-ce un simple cycle ou un véritable tournant vers une régression des droits des femmes?
Je suis convaincue que nous traversons un gravissime retour en arrière en matière de droit des migrants, des personnes LGBT et des femmes. Partout dans le monde, ces droits sont attaqués. Et en Suisse, que va-t-il se passer? Nous allons organiser la résistance, avec les femmes socialistes et la Grève féministe. Nous faisons face à une vague anti-féministe d’une intensité inédite, qui risque de se traduire par une réduction des financements pour les projets en faveur des femmes.
Vous évoquez une influence des discours réactionnaires venus des États-Unis. Comment cela se traduit-il concrètement en Suisse et chez les nouveaux élus?
Il n’y a pas de femmes, c’est la première chose à constater. Mais le backlash ne se limite pas aux lois qu’on applique ou non: il passe aussi par les investissements qu’on choisit de faire – ou de ne pas faire. Et en Suisse, c’est là que tout se joue. Lors du débat budgétaire en décembre, on l’a encore vu: certains pays font de la politique, ici, on a un budget. Le programme d'allégement budgétaire de Karin Keller-Sutter ne prévoit aucun investissement pour les droits des femmes. Pas de soutien aux organisations d’aide aux victimes, des coupes dans les universités sur les projets liés à la diversité. En Suisse, le problème n'est pas tant des lois qu'on abroge que des investissements essentiels qu'on ne fait pas.
Que devrait faire la gauche – et les féministes en particulier – pour contrer cette tendance et maintenir la pression sur le Conseil fédéral?
Les femmes socialistes se rencontreront début avril pour discuter exactement de ça. On porte aussi un projet sur les solutions de garde d'enfants. Et on va clairement soutenir le référendum contre l'allégement budgétaire. Il faut continuer la lutte et que les femmes en Suisse descendent dans la rue!
Si vous aviez Martin Pfister en face de vous, quelle serait votre question la plus urgente à lui poser sur les droits des femmes?
Il ne doit pas oublier qu'aujourd'hui, une grande partie des personnes qui ont voté pour lui sont des femmes. Et il ne faut jamais sous-estimer les femmes, si on nous cherche, on nous trouve. S'il devient ministre de la Sécurité, il ne devra surtout pas oublier qu'une partie de la population n'est pas en sécurité, à la maison. Le lieu le plus meurtrier pour les femmes, c'est leur propre foyer. L'armée est dotée d'un budget énorme, mais on n'a pas d'argent pour des campagnes de prévention contre la violence domestique. Les foyers d'accueil pour femmes battues débordent, et ça, c'est la honte. Martin Pfister a la possibilité d'influencer la sécurité des femmes et il ne doit pas perdre cela de vue.