Une nouvelle ère s'ouvre bientôt à Berne. Le conseiller fédéral du Centre, Martin Pfister, prendra ses fonctions de ministre de la Défense le premier avril, remplaçant ainsi Viola Amherd. L'un de ses premières missions: entretenir une bonne relation avec la présidente de la Confédération et ministre des Finances, Karin Keller-Sutter.
Un terrain miné tant la relation entre les départements de Karin Keller-Sutter et de sa prédécesseure, Viola Amherd, s'est depuis longtemps dégradée. Les deux départements doivent pourtant collaborer étroitement et de façon consensuelle, qu'il s'agisse des finances de l'armée ou de l'entreprise d'armement Ruag, propriété de la Confédération. Martin Pfister et Karin Keller-Sutter doivent s'atteler à corriger les mauvaises décisions prises au cours des vingt dernières années.
Inversion de la stratégie
C'est à partir des années 2000 que Ruag a réalisé de gros achats, en reprenant des entreprises en Suisse et à l'étranger. Dix ans plus tard, l'entreprise d'armement fortement subventionnée a été scindée en deux: Ruag MRO, qui travaille pour l'armée, et Ruag International, qui est chargée de vendre les autres parties spécialisées de l'entreprise. Le Département de la défense (DDPS) a hérité de la responsabilité de Ruag MRO, tandis que le Département des finances (DFF) est responsable de Ruag International.
Mais ces derniers temps, divers scandales ont ébranlé Ruag et entaché sa réputation. Une mauvaise gestion et des affaires allant du Valais à la Thaïlande, en passant par le Chili et le Venezuela ont fait la une des journaux.
Une situation compliquée pour l'armement
La guerre d'agression russe contre l'Ukraine a tout chamboulé il y a trois ans. Le cours des actions des groupes d'armement internationaux a énormément augmenté, tout comme les besoins en matériel de guerre.
Mais la Suisse n'a pas su tirer son épingle du jeu, et a au contraire renvoyé l'image d'un partenaire peu fiable. En effet, dans le nord de l'Italie, 96 chars Ruag sont en train de rouiller, car la neutralité et la loi sur le matériel de guerre interdisent de les livrer à l'Ukraine. Les chiffres sont en dégringolade, et la stratégie de privatisation et les exigences de Swissness n'arrangent rien dans l'histoire.
Cette situation initiale a valu à la ministre des Finances, Karin Keller-Sutter, une défaite politique douloureuse. Malgré un lobbying intensif, le Parlement a stoppé son projet de vente de l'entreprise spatiale Ruag Beyond Gravity. La ministre doit désormais réfléchir à une nouvelle stratégie spatiale, aux côtés du ministre de la Défense Martin Pfister et du ministre de l'Economie, Guy Parmelin.
Une fraude d'un manager
Dernièrement, un ancien manager de Ruag a fait les grands titres: il a été épinglé pour avoir vendu des pièces de chars Leopard pour un montant de plusieurs dizaines de millions, à son propre bénéfice. Ni le DDPS ni le DFF n'ont eu vent de cette affaire. «La fraude présumée n'a pas été découverte par la direction de l'entreprise et n'est par conséquent pas parvenue à la Confédération en tant que propriétaire», fait savoir le Département des finances. «Ce cas montre que l'entreprise n'avait pas le degré de maturité nécessaire pour empêcher un comportement fautif ou le constater en temps voulu.»
L'actuel ministre de l'Economie Guy Parmelin est aussi un ancien chef du DDPS – responsable politiquement d'une partie de l'affaire de Ruag. Il s'est montré tout autant silencieux sur son rôle qu'Ueli Maurer, son prédécesseur au DDPS. C'est pourtant sous son mandat que le scandale de fraude présumée concernant les pièces de chars a commencé. Le Contrôle fédéral des finances (CDF) a constaté dans un rapport que Ruag ne disposait pas d'une gestion des risques complète durant le mandat de Guy Parmelin, «contrairement à ce que le groupe prétendait».
Une autre affaire en suspens
Mais les scandales ne s'arrêtent pas là pour Ruag. Le groupe est actuellement impliqué dans un litige avec l'entreprise d'armement allemande GLS. Celle-ci lui réclame 25 chars; elle affirme à Blick qu'ils ne lui ont pas été livrés. Un tribunal italien a donné raison à l'entreprise allemande, mais Ruag a contesté le jugement. GLS a même porté plainte contre l'entreprise suisse devant un tribunal arbitral de Munich.
Par ailleurs, des sources proches du dossier ont déclaré à Blick que dans certaines unités de Ruag, il était courant de facturer des heures consacrées à des clients privés sur le compte de l'armée. La collaboration entre Ruag et l'Office fédéral de l'armement (Armasuisse) est réglée par des «Service-Level-Agreements», qui auraient été utilisés pour des arrangements. Comme l'argent du DDPS coulait à flot, Ruag en aurait profité pour puiser dans ses finances et le dépouiller. «Nous avons comptabilisé des heures sur le compte de l'armée, mais nous avons travaillé pour d'autres», confirment plusieurs sources.
Une situation dénoncée, mais ignorée
C'est également ce que laisse entendre le Contrôle fédéral des finances, qui a rédigé pas moins de 22 rapports sur Ruag. Un rapport précise que l'entreprise a «facturé pendant des années à Armasuisse des prestations trop élevées et étrangères au domaine d'activité». Cela a «toujours été légal», mais cela reste tout de même «très choquant» pour la Confédération, qui est propriétaire et le plus gros client de Ruag.
Le fait que ces agissements aient pu perdurer durant des années est d'autant plus surprenant qu'ils ont été dénoncés à plusieurs reprises. Thomas K. Schilliger, ex-cadre de l'ancienne Ruag Aviation, est l'un des lanceurs d'alerte. Au cours des dix dernières années, il a adressé des dizaines de lettres pour dénoncer la situation au Conseil fédéral, aux responsables des commissions de surveillance parlementaires, aux membres du conseil d'administration, aux PDG de Ruag et même au CDF.
Mais Thomas K. Schilliger n'a pas été entendu, bien qu'il ait dénoncé à plusieurs reprises la mauvaise gestion qui éclabousse aujourd'hui Ruag. Le lanceur d'alerte présente à Blick une pile de lettres: celles adressées aux conseillers fédéraux, aux ministres des Finances et de la Défense. Elles représentent à elles seules la moitié d'un classeur. Il a écrit à Guy Parmelin, à Johann Schneider-Ammann, à Viola Amherd ainsi qu'à Karin Keller-Sutter. La réponse était toujours la même: on lui suggérait de faire remonter le problème aux responsables de Ruag compétents en la matière.
La mise à jour est encore à venir
Personne n'a tenté de redresser la situation, le milieu politique et le groupe se sont dirigés aveuglément vers la crise. Ruag doit tenter de sortir de la crise. D'une part, le cabinet d'avocats zurichois Niederer Kraft Frey travaille sur le rapport final de la fraude des chars sous le nom de code «Pardus» (Léopard en latin). Celui-ci doit être publié l'été prochain. D'autre part, la ministre des Finances Karin Keller-Sutter doit chercher un nouveau président du conseil d'administration de Ruag International. Ruag a expliqué que son dirigeant Remo Lütolf, 69 ans, a quitté fonctions pour une question d'âge. Ça, c'est la version officielle. Mais en réalité, le rôle qu'il a joué dans le fiasco des chars a très certainement mené à sa chute.
On ne sait pas qui prendra sa succession. La conseillère administrative du groupe, Déborah Carlson-Burkart, était pressentie pour prendre les rênes du groupe, mais elle a donné son refus. «Je me concentre entièrement sur mon rôle actuel au sein du conseil d'administration et n'ai pas d'ambition pour la présidence», déclare-t-elle simplement à Blick.