On peut discuter de tout. Du système d’asile, du règlement Dublin, du deal de rue, de l’insécurité et du sentiment d’insécurité, de la criminalité des étrangers, de la Suisse à 10 millions d’habitants, du taux de remplissage de la barque et même de la misère du monde, que personne ne voudrait accueillir dans sa totalité.
On peut discuter de tout, mais pas au mépris de notre plus élémentaire humanité. En renvoyant des enfants malades vers la Croatie, une «nation Dublin» critiquée pour sa gestion de l’asile, sa brutalité envers les migrants et son système de santé défaillant, la Suisse a dépassé toutes les limites. Les cas dont Blick a fait le récit ne sont pas isolés. Sous le coup d'une double pression financière - la Confédération sanctionne les Cantons qui n'exécutent pas les renvois - et idéologique, la Suisse ne semble plus hésiter à risquer la vie d'un enfant en interrompant son suivi médical.
Ce franchissement du Rubicon ne s’est pas fait sur un coup de dés : il est l’aboutissement d’une lente glissade, durant laquelle les garde-fous ont sauté, au diapason de la tendance internationale. Il y a quelques années encore, le fait que certains cantons, dont celui de Vaud, plaçaient les dossiers des personnes vulnérables en dessous de la pile pour leur éviter un renvoi était un secret de polichinelle.
Pour justifier l'expulsion d'enfants malades ou traumatisés psychiquement, il y aura sans doute toujours une directive, une loi, une jurisprudence, un règlement ou un moyen de se renvoyer la responsabilité entre Confédération et Cantons. De même pour la manière dont ces transferts sont exécutés. Ainsi, séparer physiquement les enfants de leurs parents lors des renvois permet de garantir «la sécurité de toutes et tous», selon la communication de la police cantonale vaudoise, qui pousse l’usage policé du langage épicène jusqu’à la nausée - celle d’un bébé hurlant à en vomir, parce qu’il ne peut pas être consolé par ses parents. Comment les policiers chargés d'encadrer les renvois vivent-ils ces moment-là?
L'exil n'est pas, pour ces enfants, un simple cheminement éprouvant vers un Occident rêvé. C'est une histoire d'arrachement, de désespoir, de violence et de mort. La Confédération et les cantons ont une marge de manœuvre au moment d'exiger et d’exécuter ces renvois. Nul besoin d’être devin pour affirmer que nous sommes entrés de plain-pied dans des âges sombres, sur un plan social, géopolitique et climatique. La seule façon de traverser ces temps dignement, en tant que collectivité, est de faire en sorte que nous puissions toujours regarder dans les yeux nos propres enfants.