Fin février, l’Arc Institute a dévoilé EVO2, la plus grande IA dédiée à la biologie, capable de générer et d’interpréter du code génétique avec une précision inédite. La même semaine, l’OCDE classait la biologie de synthèse parmi les cinq risques globaux majeurs. La biologie de synthèse permet de concevoir et modifier des organismes vivants en programmant leur ADN, comme un code informatique, pour leur donner de nouvelles fonctions.
Et quelque semaines plus tard – le 12 mars – Reuters révèle que le BND (service de renseignement extérieur allemand) sait depuis 2020 que le Covid (SARS-CoV-2) aurait été conçu par manipulation biologique avancée, avec une probabilité estimée entre 80 et 90%.
Une question d'algorithmes
Si ces révélations montrent que l’on repousse les limites du possible depuis longtemps, elles soulignent surtout que l’IA accélère la programmation du vivant. Ce qui relevait hier de l’expérimentation devient une question d’algorithmes et de calcul, permettant de concevoir, tester et optimiser le biologique comme un code informatique. Fascinant, mais tout aussi inquiétant.
L’affaire du Covid-19 et des manipulations biologiques avancées prouve que la modification du vivant est une réalité, et non une simple spéculation. Mais avec l’émergence de l’IA et de la biologie programmable, ces capacités ne sont plus limitées à quelques laboratoires sous haute surveillance: elles deviennent plus rapides, plus accessibles et plus difficiles à contrôler.
Des opportunités inédites, mais des risques majeurs
Les applications positives de la biologie programmable sont vastes:
- Santé: prédiction des effets de mutations (p.ex. cancer du sein).
- Agriculture: développement de cultures plus résistantes et nutritives.
- Industrie: création de bioénergies et solutions pour la dégradation des polluants.
- Etc...
Mais cette avancée technologique soulève aussi des défis de sécurité. La guerre de demain ne se limitera plus aux terrains traditionnels, elle s’étendra au cyberespace, à nos esprits (guerre cognitive) et désormais à nos cellules. L’IA et des outils comme EVO2 permettent de concevoir des agents biologiques sur mesure, transformant la biologie en un champ de bataille invisible mais redoutable.
Synthèse de virus dangereux accélérée par l’IA
L’IA permet de prédire et générer des séquences génétiques, y compris celles de pathogènes modifiés. En 2022, au laboratoire de Spiez en Suisse, des chercheurs ont démontré qu’une IA pouvait concevoir en quelques heures des milliers de molécules toxiques (étude). Appliquée à la biologie, cette technologie pourrait être détournée pour optimiser artificiellement la virulence d’un virus.
Biologie programmable et armes biologiques ciblées
En exploitant des bases de données génétiques, il deviendrait possible de concevoir des pathogènes capables de cibler certaines populations en fonction de leur profil ADN. Ce qui relevait autrefois de la science-fiction est désormais une hypothèse réaliste pour les milieux de la défense et du renseignement.
La biologie programmable sera au cœur des enjeux de sécurité de demain. Nous devons anticiper ces risques et nous y préparer.
Anticiper et se préparer
Ce n’est pas seulement une question d’anticiper et d’avoir des rapports de scénarios. Il s’agit de tout faire pour éviter le pire et se préparer au mieux, en développant des capacités d’action à la hauteur des défis et en limitant notre dépendance à d’autres États. Être prêt n’est pas simple, mais ne pas l’être serait une erreur stratégique.
La maîtrise de la détection, de la prévention et de la riposte à ces menaces est un enjeu de souveraineté:
- Qui contrôle les infrastructures de réponse rapide?
- Qui possède les capacités de simulation et de production de contre-mesures?
- Qui définit les normes éthiques et sécuritaires d’utilisation de ces technologies?
Le plus grand risque n’est pas la technologie elle-même, mais notre incapacité à anticiper et contrôler ses conséquences. Face à ces défis, nous devons privilégier une approche d'IA centrée sur l'humain et la durabilité humaine, garantissant que les avancées technologiques servent d'abord notre bien-être collectif.
Comme pour le cyberespace, nous devons comprendre que la biologie programmable est un champ de bataille émergent. La question n’est plus de savoir si elle sera au cœur des enjeux de souveraineté et de sécurité, mais dans quelles conditions nous voulons qu’elle se développe.
Une menace terroriste réelle
L’heure n’est plus à la simple observation. Nous devons agir, et vite. Anticiper ne signifie pas produire des rapports, mais mettre en place un véritable système de surveillance, de plans d’action concrets, une organisation robuste avec une ligne de commandement claire et le matériel adéquat. Si une crise survient, nous devons être prêts.
Selon les analyses de l'armée suisse, les scénarios de menaces les plus probables relèvent de la guerre hybride, notamment les attaques terroristes. Dans ces situations, ce sont principalement les organisations cantonales de protection de la population qui sont mobilisées en première ligne, l'armée n'intervenant qu'en engagement subsidiaire.
Les attaques biologiques, en particulier, constituent une menace terroriste potentiellement majeure, avec des conséquences sanitaires, économiques et sociétales dévastatrices. Cela signifie qu’au-delà de l’armée, tous les acteurs de la sécurité de la population doivent être concernés et préparés, notamment la Protection civile, le Laboratoire de Spiez, les forces de police, les autorités sanitaires et les services d'urgence.
La Suisse, un acteur clé dans la biosécurité mondiale
La Suisse a un rôle stratégique à jouer à l’international. Notre laboratoire de Spiez, reconnu comme l’un des meilleurs du monde en matière de biosécurité et d’analyse des menaces NRBC (nucléaire, radiologique, biologique et chimique), fête ses 100 ans cette année. Ce centre d’excellence travaille avec des institutions de défense et de recherche du monde entier et doit rester un pilier dans la réponse aux nouvelles menaces biologiques.
Par ailleurs, la Convention sur les armes biologiques ou à toxines (CABT), célèbre son 50e anniversaire en 2025. Ce cadre multilatéral est essentiel pour limiter la prolifération des armes biologiques. Aujourd’hui, alors que la biologie programmable bouleverse l’équilibre stratégique, la Suisse peut jouer un rôle clé dans la définition des normes et des mesures de contrôle.
En tant que partenaire de sécurité en Europe, la Suisse pourrait jouer un rôle central en développant:
- Une expertise unique en détection et analyse des menaces biologiques émergentes.
- Des coopérations renforcées avec nos voisins et alliés sur la biosécurité et la réponse rapide.
- Un cadre réglementaire clair et efficace pour encadrer la biologie synthétique et éviter les dérives.
- L’ère du vivant programmable impose de nouvelles responsabilités. Nous devons saisir cette opportunité pour assurer notre résilience et notre souveraineté, en garantissant que ces avancées servent l’humanité, et non ses ennemis.