Dans le train qui le ramenait vendredi dernier de Soleure, Roger Nordmann profitait une toute dernière fois de son abonnement général CFF première classe de conseiller national. Pour remplacer ce privilège ferroviaire, il a prévu d’investir dans un plus modeste demi-tarif PLUS. «Cela devrait me suffire, car je ne vais plus parcourir des dizaines de milliers kilomètres en train», dit-il avec un certain soulagement, même s’il précise beaucoup aimer ce mode de transport.
Après vingt et un ans de service à Berne et à 52 ans, le socialiste lausannois a décidé de prendre congé de la politique deux ans avant les élections fédérales, sans exclure néanmoins un éventuel come-back. Cet énorme bosseur a ressenti un besoin impérieux et légitime de lever le pied pour ne se consacrer qu’à ses quelques mandats dans des conseils d’administration, à ses activités de consultant et à ses conférences.
L’avalanche de remerciements de ces derniers jours – dont il est le premier étonné – récompense son engagement total au service du pays, ainsi que sa maîtrise des dossiers pourtant techniques qu’il privilégiait, son talent rare de vulgarisateur et sa modestie d’anti-vedette de la politique suisse.
Un Welsche adulé à Soleure
La stewardess de train qui entre dans notre compartiment pour nous proposer des boissons confirme de manière spectaculaire cette popularité. «Mais pourquoi avez-vous démissionné, monsieur Nordmann? Pourquoi ce sont toujours les meilleurs qui partent? Vous avez fait un travail fantastique à Berne!», s’exclame la salariée d’Elvetino. Cette chaleureuse Biennoise, en véritable fan, finit même par lui demander de pouvoir prendre un selfie à ses côtés.
Rebelote à notre arrivée en gare de Lausanne. Cette fois, c’est un groupe de retraités suisses alémaniques qui le félicitent sur le quai avec force tapes dans le dos. En ces temps de défiance vis-à-vis des affaires publiques, ces marques de reconnaissance sincères et spontanées envers un élu rappellent que l’exercice intègre et efficace de la politique reste apprécié – c’est rassurant – par une large audience.
Quelques heures auparavant, c’est à Gerlafingen (SO) que nous avions déjà vérifié l’enthousiasme de cet homme pour les causes qui lui sont chères ainsi que sa popularité au-delà de ses frontières cantonales. C’est ici, dans la dernière grande aciérie du pays, que Roger Nordmann a signé l’année passée un de ses plus beaux coups politiques en sauvant l’usine de la fermeture.
Pour illustrer cet article, il nous avait semblé que le choix de ce magnifique décor industriel était le plus représentatif du proverbial pragmatisme du personnage. «Je suis en plus très heureux et même ému de voir pour la première fois cette usine en pleine activité. Car lors de mes précédentes visites, quand l’avenir de l’usine était sombre, celle-ci était pratiquement à l’arrêt», nous crie, aux anges, le héros local pour être entendu malgré le vacarme des fours électriques incandescents, des laminoirs en furie et de la ferraille balancée dans les fourneaux par des grues à aimants.
Précieux polyglottisme
A Soleure, le Welsche trilingue est adulé. Les ouvriers, dont certains étaient venus plaider la cause de leur entreprise jusqu’au Palais fédéral l’année passée, le reconnaissent et le saluent chaleureusement. C’est grâce à sa maîtrise de l’italien qu’il a établi, dans un premier temps, l’indispensable climat de confiance avec les propriétaires transalpins de l’aciérie, le groupe familial Beltrame, alors que les conseillers fédéraux Parmelin et Rösti n’y étaient pas parvenus.
Puis les compétences de Roger Nordmann en matière énergétique lui ont permis de mieux cerner les aménagements nécessaires pour une activité où l’énorme facture d’électricité est supérieure à la masse salariale des 500 employés. Et c’est ainsi que ce bel outil de travail, hautement technologique sous ses apparences brutales et poussiéreuses, s’est remis à tourner et que la Suisse fabrique encore la majeure partie des fers à béton destinés aux chantiers de construction du pays, avec tous les bénéfices logistiques et donc écologiques d’une telle proximité.
Certes, il faudra encore rationaliser la consommation d’électricité pour retrouver la rentabilité et assurer la survie du site. Mais Roger Nordmann, passionné de chiffres et statistiques en tout genre, estime que des pistes concrètes existent pour y parvenir à court terme.
Pizzas d’adieu
La veille de cette escapade industrielle, le jeudi 20 mars, c’était le dernier jour de la session parlementaire d’hiver et par là même la toute dernière des 82 sessions de la carrière bernoise de Roger Nordmann. Le démissionnaire avait convié le groupe socialiste à la pizzeria Da Keli, à deux pas du Palais fédéral, pour y manger une morce et boire quelques verres jusqu’à tard dans la nuit.
Avant les adieux officiels sous la Coupole, où le Vaudois avait réussi à se faire apprécier de toutes les formations politiques, l’heure était aux embrassades chargées d’émotion entre collègues socialistes. Durant huit ans, il a dirigé le groupe parlementaire du Parti socialiste (PS) en faisant visiblement l’unanimité.
Deux jeunes conseillères nationales alémaniques, par exemple, ne trouvaient pas de mots assez forts pour dire à quel point elles lui étaient reconnaissantes pour les avoir initiées aux arcanes du Parlement. La Zurichoise Jacqueline Badran, vice-présidente du PS suisse, était carrément superlative: «Il était tout simplement le meilleur artisan sous la Coupole. Je suis extrêmement triste qu’il ait décidé de partir. Il est irremplaçable et il va manquer non seulement à Berne mais à toute la vie politique suisse.» Qui dit mieux?
Le sénateur Pierre-Yves Maillard ne faisait pas mystère de son côté des divergences qui ont parfois marqué leur longue et amicale coopération de camarades de parti parfois rivaux: «Je connais Roger depuis trente ans. Nous n’avons n’a pas toujours eu les mêmes priorités. Mais les différences de sensibilité sont absolument nécessaires dans un grand parti comme le PS. Sur le plan personnel, je lui trouve trois qualités. C’est d’abord un énorme travailleur, d’une très grande efficacité. Et pas seulement à Berne. Quand j’étais président du PS vaudois et qu’il fallait quelqu’un pour écrire un texte rapidement, dans une situation de crise, sur un sujet ardu, on pouvait toujours compter sur lui. En deux heures, il était capable de livrer un travail impeccable. Deuxièmement, Roger a des idées, il est créatif, ce qui n’est pas si fréquent en politique. Enfin, il est loyal, il tient toujours parole. Et j’ajoute que ce qu’il a fait sur l’aciérie de Gerlafingen, c’est tout simplement remarquable. Cela lui vaut un énorme respect de la part des syndicats.»
Samuel Bendahan estimait lui aussi que son collègue au National a été un des meilleurs parlementaires du pays sur le plan des dossiers qu’il a portés et souvent fait aboutir, mais aussi par la dynamique qu’il a réussi à insuffler à l’intérieur du groupe socialiste.
«Il a bien su gérer son rôle de père»
Une jeune femme de 20 ans était aussi de la fête: la propre fille de Roger Nordmann, née au début de la carrière bernoise de celui-ci. Mais pas moyen de convaincre cette étudiante en sciences politiques à l’Unil de poser avec son père devant l’objectif. Et elle n’accepte de lui rendre hommage qu’à condition qu’on ne cite pas son prénom, comme quoi la modestie est sans doute une qualité (ou un défaut) possiblement héréditaire: «Il a bien su gérer son rôle de père parallèlement à ses engagements politiques. Je n’ai jamais eu le sentiment qu’il sacrifiait sa vie de famille. Cela a toujours été intéressant de parler avec lui car il sait partager ses intérêts, ses connaissances sur toutes sortes de domaines, pas seulement sur les dossiers politiques dont il s’occupait.» L’étudiante partage les mêmes tendances politiques que son père mais elle ignore encore si elle s’engagera dans l’arène à son tour.
De son côté, Roger Nordmann va devoir apprendre à vivre hors de cette «course permanente» de la politique telle qu’il se l’est imposée durant tant d’années. C’est une vie vraiment différente qui s’ouvre devant lui, dans la mesure où le couple qu’il formait avec la municipale lausannoise Florence Germond s’est séparé il y a six mois. Mais ce changement aussi, il le prend avec stoïcisme: «Le fait de me retrouver célibataire a fait que je sors bien plus souvent qu’avant en ville, le soir, avec des amis», précise en souriant cet homme pourtant «plutôt sauvage», comme il dit.
Cet article a été publié initialement dans le n°13 de L'illustré, paru en kiosque le 27 mars 2025.
Cet article a été publié initialement dans le n°13 de L'illustré, paru en kiosque le 27 mars 2025.