C'est l'un des événements sportifs les plus populaires du pays: chaque année, entre Noël et Nouvel-An, des milliers de fans prennent les chemins de Davos, dans les Grisons, pour assister à la célèbre Coupe Spengler. Lors de la dernière édition, qui s'est soldée par le sacre de Fribourg Gottéron, tous les matchs se sont joués à guichets fermés.
Mais contrairement à de nombreux fans, deux conseillers d'Etats – en charge des finances de leur canton – n'ont pas eu à se soucier du nombre de places restantes avant d'assister à un match. En effet, le conseiller d'Etat du canton d'Argovie Markus Diet – qui est également directeur de la conférence des gouvernements cantonaux – et son homologue du canton de Soleure, le libéral-radical (PLR) Peter Hodel se sont tous deux vus offrir un billet VIP et ont donc pu profiter gratuitement de la soirée.
C'est le fabricant de stores Schenker Storen AG, l'un des sponsors du tournoi, qui, le 29 décembre, a invité les deux hommes politiques à venir assister à un quart de finale. En plus de jouir d'excellentes places, Markus Dieth et Peter Hodel ont eu droit à un repas gratuit et à des boissons à discrétion. Sans ce petit geste, cette soirée leur aurait coûté environ 400 francs chacun.
Directeur financier dans le canton du sponsor
Interrogé à ce sujet, Schenker Storen explique qu'un cadre est à l'origine de l'invitation. C'est lui seul qui aurait convié les deux hommes à la soirée, en qualité d'invités privés.
La firme rappelle que Peter Hodel était auparavant à la tête de l'exécutif communal de Schönenwerd (SO), où Schenker Storen a son siège principal. L'entreprise explique même que cela fait «plusieurs années» que le responsable est invité à la Coupe Spengler. Une information confirmée à Blick par l'édile.
Dans le cas du conseiller d'Etat argovien en revanche, c'est la première fois qu'une telle invitation lui est délivrée. Markus Dieth explique s'être rendu à Davos à titre privé pendant ses vacances, et il assure qu'«il n'y a aucun lien» avec son activité politique.
Une invitation qui soulève des questions
En acceptant cette invitation, les deux hommes ont-ils compromis l'indépendance qui incombe à tout membre d'un gouvernement? La question se pose tout particulièrement dans le cas de Peter Hodel, qui dirige les finances du canton dans lequel siège l'entreprise à l'origine du cadeau. Que se passera-t-il alors si des désaccords surviennent entre le fabricant de stores et les fonctionnaires travaillant sous l'égide du ministre soleurois?
«En tant que chef du département des finances, je m'en tiens aux bases légales», rétorque Peter Hodel, qui explique aussi attacher une grande importance aux directives sur la gouvernance des entreprises du canton. Il l'assure: si l'entreprise se voit attribuer des marchés pour lesquels elle s'est porté candidate, c'est uniquement parce qu'une base légale claire le permet. Du côté de l'Argovien Markus Dieth, la réponse est exactement la même.
«Faible sensibilité aux conflits d'intérêts»
Pour les experts, de telles invitations VIP sont difficilement acceptables. Katja Gloor, directrice de l'organisation anti-corruption Transparency International Suisse qualifie le cas de «très maladroit, voire problématique.» Et de poursuivre: «L'acceptation d'une telle invitation témoigne d'une faible sensibilité aux conflits d'intérêts potentiels.»
Pour elle, le cas soulève également des questions juridiques, notamment en ce qui concerne l'acceptation d'avantages. Katja Gloor renvoie au droit pénal, qui juge problématique les avantages injustifiés visant à «alimenter» ou à «entretenir le climat». Seuls les «cadeaux insignifiants» – c'est-à-dire les «avantages minimes, socialement usuels» comme un déjeuner ou une bouteille de vin – peuvent être considérés comme admissibles.
Le fait que des conseillers d'Etat se fassent inviter par une entreprise privée à un événement sportif populaire en dehors de leur fonction est délicat à plusieurs égards, estime Katja Gloor. Pour elle, les 400 francs du billet peuvent déjà être considérés comme une «valeur monétaire considérable.»
Pas le seul problème
Si les cantons de Soleure et d'Argovie n'ont pas fixé de limite spécifique sur la question, la Confédération interdit à ses représentants d'accepter des cadeaux d'une valeur supérieure à 200 francs. S'ils venaient à accéder au Conseil fédéral, Peter Hodel et Markus Dieth devraient donc payer leur billet de leur poche.
Mais la valeur monétaire ne fait pas tout, explique Katja Gloor. Avec les billets, les conseillers d'Etat bénéficient d'un accès privilégié à une manifestation qui, sinon, affiche complet. Pour l'experte, les limites du «socialement usuel et insignifiant» pourraient donc avoir été franchies. «Que les conseillers d'Etat participent à une telle manifestation pendant leur temps libre et se déclarent comme personnes privées est secondaire», poursuit-elle.