Par Tim Guillemin
L'équipe de Suisse, c'est un sentiment

Oui, il y a l’aspect technique, le jeu, la tactique. Mais l’équipe de Suisse représente bien plus que ça, et cet esprit, il faut le préserver et le cultiver au quotidien. Ce que tous ses joueurs n’ont pas encore compris, estime notre journaliste.
Publié: 20.03.2025 à 12:18 heures
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Dernière mise à jour: 20.03.2025 à 12:36 heures
L'équipe nationale est l'un des ciments de la nation, estime notre journaliste Tim Guillemin
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Tim GuilleminResponsable du pôle Sport

Stefan Gartenmann, né au Danemark, et Lucas Blondel, Argentin de naissance, sont tous deux passés devant le jury mercredi. Face à eux, quinze journalistes alémaniques, tessinois et romands. Des caméras, des micros, des ordinateurs, des stylos. Et des propos qui feront le tour de la Suisse, sur les smartphones, dans les écrans, dans les voitures via les autoradios. Ce que voulaient savoir les journalistes au sujet des deux nouveaux joueurs de la Nati, qui vivent leurs premiers jours avec cette équipe, eux qui viennent de recevoir le passeport rouge à croix blanche? Un peu comment ils jouaient au football, quand même, mais aussi (et surtout) quel lien ils ont avec la Suisse. Ca vous choque? Moi pas.

Le temps de parler ballon arrivera suffisamment tôt, une fois qu’ils auront joué leurs premiers matches. Le peuple suisse, et les journalistes avec lui, verra alors si Stefan Gartenmann est bien ce défenseur dur sur l’homme mais pas du tout élégant qu’il prétend être, ou s’il volontairement sous-estimé. On découvrira alors la fougue de Lucas Blondel sur son côté droit et s’il est la solution miracle venue de l’autre bout du monde à ce poste sinistré en équipe de Suisse. A ce moment-là, promis, on se concentrera sur le jeu.

La Nati, un ciment de la nation

Mais lors de la première rencontre, il est déjà l’heure de parler de sentiments, ce qui représente sans doute une différence avec Tinder. Quels sont leurs souvenirs d’enfants avec la Suisse? Quel est leur lien affectif? Les deux hommes l’ont bien compris et leurs réponses ont été parfaites, naturelles. Stefan Gartenmann est rentré avec deux kilos de chocolat de sa dernière visite pour obtenir le passeport à Berne. Lucas Blondel regrette le temps béni où son appareil à raclette fonctionnait encore à Buenos Aires. Cela vous semble futile? A mes yeux, pas du tout.

L’équipe de Suisse est l’un des ciments de la nation, l’une des entités qui nous unit, celle qui rassemble tout le peuple dans la rue tous les deux ans, quand elle élimine la France ou l’Italie. Pour y arriver, il faut des résultats, mais il faut avoir créé un esprit, les conditions de base pour que cet amour ponctuel et passager ressurgisse au coeur de l’été. En une phrase: l’équipe de Suisse, c’est un sentiment.

Et oui, le fait que Stefan Gartenmann parle avec émotion de son grand-père fromager en Thurgovie venu travailler au Danemark, où il est tombé amoureux d’une blonde jeune fille, participe de ce sentiment. Tout comme le français parfait de Lucas Blondel, qui lâche spontanément un vibrant «Xamax» tout droit venu de son père Jean-Yves, lorsqu’on lui demande de citer le nom du club suisse dont il se sentirait le plus proche.

Ardon Jashari aurait tout à gagner à exprimer ce sentiment

Certains joueurs ont compris l’importance de ce lien et d’autres, non, ce qui pourrait poser un problème à court terme et que l’ASF, selon moi, ne peut pas écarter. Ainsi, le plus grand talent actuel, Ardon Jashari, n’a pas encore exprimé ce sentiment, alors même qu’il sera sans doute le visage de la Nati dans les dix ans à venir. Une fois il ne veut pas jouer avec les M21, parce que ce n’est pas digne de lui, une fois il ne veut pas venir en stage parce que la fin de saison avec Bruges est plus importante et que son club fait pression… 

L’ASF assure qu’à l’intérieur du groupe, il est parfaitement intégré, qu’il se sent bien, qu’il est un leader. Du côté de Bruges, tout le monde dit la même chose. Sincèrement, je n’en doute pas. Mais ça ne suffit pas. Il faut qu’il extériorise ce sentiment. Il le doit, non pas à lui, mais au peuple suisse, à ce drapeau qui est plus grand que tout le monde, lui y compris. Ce jeune homme doit exprimer ses sentiments pour la Suisse, parler, donner des raisons au peuple de l’aimer et de s’identifier à lui. Il ne l’a pas encore fait, et s’il est le visage de la Suisse pour les dix prochaines années, il est un visage pour l’heure mystérieux et impénétrable.

La bonne nouvelle: il n’est pas trop tard. Et s’il a besoin d’exemples, il y en a plein autour de lui, à commencer par Xherdan Shaqiri, l’homme le plus aimé du grand public en Suisse, l’homme qui donnait envie de se rassembler dans toutes les fan-zones du pays pour crier HOPP SCHWIIZ. 

Ardon, vraiment, je t'encourage à rester qui tu es, à garder tes valeurs et ton caractère, ils font partie de ton identité. Sois un excellent footballeur, développe tes qualités techniques, mais donne aussi s'il te plaît envie au peuple suisse de t’aimer. Tu verras, les dix prochaines années peuvent être sympas sur le terrain, mais aussi en dehors.

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