Journée mondiale de la liberté de la presse
Le travail des journalistes devient toujours plus difficile, en Suisse et dans le monde

Pressions sur les rédactions, blocages préventifs d'articles, entraves aux lois transparence: les obstacles sont nombreux, aussi en Suisse. Malgré tout, la Suisse reste 8e en termes de liberté de la presse, position qui reste fragile et que RSF souhaite voir renforcée.
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Jamais le score mondial pour la liberté de la presse n'avait été aussi bas., selon Reporters sans frontières (RSF).
Photo: KEYSTONE
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Myret ZakiJournaliste Blick

C’est un anniversaire morose pour la Journée mondiale de la liberté de la presse. En effet, le score global de Reporters sans frontières (RSF) pour la liberté de la presse n’avait jamais été aussi bas en 25 ans au niveau mondial. Ceci, principalement en raison de barrières juridico-légales qui s'érigent partout, en défaveur de la presse. 

Pour ce qui concerne la Suisse, la situation semble à première vue «plutôt bonne»: la Suisse se classe 8ème sur 180 pays, et gagne même 1 place par rapport à 2024. «Mais en raison d'un mauvais score lié à son cadre légal, notre pays ne parvient pas à intégrer le peloton des bons élèves affichant une «bonne» situation: Norvège, Pays-Bas, Estonie, Danemark, Suède, Finlande et Irlande», souligne Denis Masmejan, secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF) Suisse. 

En effet, la Suisse est pénalisée par l’existence de dispositions légales particulièrement défavorables à la liberté de la presse, dans un contexte où, partout dans le monde, le métier est «pressurisé par l’instrumentalisation de lois contre la presse».

Blocages préventifs renforcés

En Suisse, «les mesures provisionnelles sont un obstacle majeur à la liberté de la presse», estime Géraldine Normand, directrice du Centre de formation au journalisme et aux médias (CFJM), basé à Lausanne. 

Les mesures provisionnelles permettent à la justice civile d’ordonner le retrait d’un contenu journalistique. Lorsqu'elles sont dites «superprovisionnelles», ces mesures peuvent bloquer d'urgence une publication préventivement, et peuvent être prises sans que le média ne puisse être entendu.

«Il y a des avocats qui se spécialisent dans ce domaine», observe Géraldine Normand. La RTS, ainsi que les éditeurs Tamedia et Ringier «ont tous connu des procès liés à ce type de mesures, et au final un journaliste réfléchit avant de s’engager dans certaines enquêtes, car c’est avant tout un obstacle financier majeur, qui mène parfois à préférer laisser une enquête croupir dans un tiroir, faute de moyens». 

«Je me souviens de l’article d’un confrère, publié sur un média en ligne, et dont la longueur se réduisait de jour en jour au fil de décisions judiciaires de ce type», témoigne le journaliste François Pilet, co-fondateur de la revue Gotham City, devenue depuis 2017 une référence sur la criminalité économique. «D'abord, une des parties citées a recouru à ces mesures, puis toutes les autres lui ont emboîté le pas, si bien que je voyais l’article de mon confrère se réduire comme peau de chagrin, jusqu'à ce qu'il n'en reste que quelques lignes, avec une notice avertissant que ‘tel et tel passage ont été supprimés suite à des décisions judiciaires'».

A noter que les mesures superprovisionnelles ont encore été renforcées depuis 2022. Avant cette date, un juge ne pouvait bloquer un article de presse que si l’atteinte était «particulièrement grave». Puis, une réforme parlementaire il y a 4 ans a autorisé le blocage dès lors que l’atteinte était jugée simplement «grave». Cela a encore facilité la pratique du blocage préventif d’articles. 

Freins créatifs aux lois transparence

Les obstacles à la liberté de la presse prennent aussi des formes parfois subtiles, observe François Pilet. Il évoque une tendance relativement récente: l’usage toujours plus difficile, pour les journalistes, des lois transparence qui sont normalement destinées à accéder à des documents officiels. 

«En principe, la loi LTrans, qui date de 2006, est un acquis et les journalistes y recourent souvent. Or, on a le sentiment que les autorités aussi de leur côté se raidissent, note-t-il. Face à ce qui était devenu une pratique habituelle, on sent qu’il y a des résistances.» Le journaliste constate qu’«il faut de plus en plus souvent se rendre chez le médiateur ou engager des procédures auprès des tribunaux administratifs, quand c'est contesté». 

En outre, l’usage de la LTrans est rendu plus difficile au plan administratif: documents saucissonnés entre plusieurs départements qui forcent le journaliste à multiplier les démarches, documents qui n’existent pas car ils n’ont jamais été mis par écrit, ou qui n’ont jamais été annoncés comme terminés et sont donc non disponibles: autant de freins à l’accès des journalistes, «avec un certain degré de créativité», reconnaît François Pilet. «Si les procédures baillons sont une démarche active, cette résistance-là est passive, tout en étant lourde et dissuasive, car coûteuse».

Violence et pressions

Autre obstacle relevé par Géraldine Normand, qui touche notamment la presse locale: «la violence de certains élus à l’égard de journalistes qui travaillent dans la presse locale». La directrice du CFJM a l'impression que ce sont souvent des journalistes femmes qui reçoivent des menaces et intimidations de la part de personnes de pouvoir. 

«Comme on le voit, les risques ne sont pas uniquement ceux que l’on croit, à savoir ceux des reporters de guerre, observe-t-elle: ce sont aussi ceux que l’on prend localement, lorsqu’on exerce dans la proximité de centres de pouvoir locaux. Par exemple, une journaliste stagiaire a récemment rencontré des problèmes avec des notables de sa région, et se retrouve fragilisée car elle doit recroiser ces personnes tous les jours.» 

La directrice du CFJM conclut: «Avec un papier qui critique Donald Trump, on prend moins de risques que lorsqu’on écrit sur sa propre commune, au sujet de personnalités que l’on côtoie régulièrement».

Une formation qui prépare à ces défis

En 2025, le Prix Dumur, qui récompense le courage journalistique, la droiture et la recherche de la vérité, «a été décerné à 3 journalistes de Payerne qui ont mené une enquête et subi des pressions à Estavayer», un exemple par lequel Géraldine Normand illustre la reconnaissance par la profession du caractère délicat de ce travail.

Tout cela, le CFJM en tient compte dans ses formations, qui cherchent à préparer au mieux les jeunes journalistes aux obstacles et aux pressions qui les attendent. «Une formation courte sur la santé mentale a par exemple été mise en place pour les jeunes journalistes, aux côtés des grands classiques (droit des médias, déontologie…)», nous indique Géraldine Normand.

«Malgré tout, il faut reconnaître que la liberté qui règne en Suisse reste enviable par rapport à bien des situations ailleurs dans le monde, souligne François Pilet. Ailleurs, ce ne sont pas des mesures provisionnelles qu’ils envoient, mais des tueurs à gage, cela, c'est une réalité». 

Une Suisse sûre mais pas si libre

Pour le journaliste lausannois, tant que le pire qui peut arriver est de voir son article supprimé, cela signifie que ça va mieux qu’ailleurs. «Mais une fois que l’on a dit ça, il faut admettre que l’on n’est pas aussi libre que les gens l’imaginent pour un pays comme la Suisse». François Pilet fait notamment le constat, du fait de ses 10 ans d'expérience avec Gotham City, «que la Suisse s’avère particulièrement tatillonne avec la notion de protection de la personnalité, bien davantage que la France, par exemple». 

Plus généralement, au niveau mondial, le journalisme est partout «asphyxié par une parole politique hostile aux reporters», regrette Denis Masmejan. Pour le secrétaire général de la section suisse de RSF, «la Suisse est une démocratie solide et pacifiée. Elle aurait tous les atouts en mains pour devenir un modèle d’excellence en matière de liberté de la presse. Elle en est retenue par une frilosité regrettable et injustifiable».

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