«Ja, z’Oberland. Ja, z’Oberland. Z’Berner Oberland isch schöööön.» Oui, l’Oberland bernois est beau et pour qui aurait tendance à l’oublier, il suffit de se rendre au stade du FC Thoune cette saison où l’entêtant refrain, entonné à chaque but, souligne l’identité de ce club de football à part et de ce petit stade posé au pied du Stockhorn, pour la version romantique, et au carrefour entre une zone commerciale et une sortie d’autoroute, pour ceux qui se sentent moins l’âme poétique.
Cette chanson traditionnelle, inévitable à chaque rassemblement de foule dans la région, Luana Montanaro la connaît par cœur et ne se lasse pas d’en répéter le court et emblématique extrait, encore et encore, jusqu’à en perdre la voix, les mains levées vers le ciel, les yeux rivés sur le terrain. Ce samedi-là, lors de la réception du grand FC Bâle, la trentenaire a eu l’immense plaisir de l’entendre à trois reprises, comme autant de buts marqués par son équipe préférée, celle qu’elle suit depuis l’âge de 4 ans.
Un lien entre joueurs et public
«Mon premier match, c’était en 1996, dans l’ancien stade, le Lachen, explique-t-elle. Les couleurs, l’ambiance... j’ai accroché tout de suite.» Trente ans plus tard, Luana fait partie de la grande famille du club de l’Oberland, dont elle est l’officieuse, mais très passionnée, «supportrice numéro un», elle dont la place pendant le match se situe pas loin des bancs de touche, là où sa chaise roulante accède facilement, tout près du terrain. Vêtue de son maillot rouge («toujours celui de la saison en cours») et de son écharpe, là voilà qui crie, qui encourage les siens, qui s’énerve aussi parfois. «J’ai mon petit rituel. Je viens toujours 90 minutes avant le match. Il faut que je voie l’échauffement, que je sente comment vont les joueurs. Je prends connaissance de la composition d’équipe, je prends quelque chose à boire. Et ensuite, c’est parti!» Les joueurs la connaissent, lui adressent parfois un petit signe.
En battant le richissime FC Bâle ce soir-là au son de «Z’Berner Oberland», le FC Thoune s’est rapproché encore un peu plus du tout premier titre de champion de Suisse de son histoire, lui qui a été fondé en 1898. Une surprise? Le mot est beaucoup trop faible. Ce n’est même pas que remporter le titre suprême du football suisse semblait improbable: ce n’était à vrai dire même pas envisageable. Le FC Thoune, néopromu en Super League, était programmé pour lutter pour le maintien en première division, et rien de plus. «Sincèrement, en début de saison, j’espérais qu’on terminerait au milieu du classement. Cela aurait déjà été top», avoue Luana, subjuguée comme tout le monde par le niveau de jeu affiché par ses joueurs préférés tout au long de la saison. Car si elle, la fervente supportrice, espérait une sixième place sans trop y croire, la majorité des experts imaginait plutôt Thoune quelque part entre la 10e et la 12e position, la dernière.
Des journalistes de l'Europe entière
Mais la réalité du terrain a parlé: le FC Thoune va être champion de Suisse d’ici à quelques jours. L’affaire aurait même pu être pliée le week-end dernier, tout était prêt dans les cartons, le champagne était au frais, mais Mauro Lustrinelli et ses joueurs se sont inclinés contre Lugano et la fête a été remise à plus tard. Elle ne fait plus aucun doute, puisque Saint-Gall se trouve 11 points derrière les Bernois, avec quatre matchs seulement encore à jouer, et la belle histoire attire depuis des semaines maintenant des journalistes venus d’Europe entière, tous désireux de découvrir le secret du «miracle thounois». Dans un monde du football où le club le plus riche gagne dans l’immense majorité des cas, les exceptions font toujours sensation. Leicester a été champion d’Angleterre en 2016 devant tous les grands clubs du royaume et, à une autre échelle, ce que s’apprête à accomplir le FC Thoune est un exploit similaire.
Interrogé tout au long de la saison sur les raisons de ce succès qui se dessinait chaque samedi et dimanche un peu plus, l’entraîneur et grand architecte Mauro Lustrinelli s’amusait des questions des journalistes et des suiveurs du club bernois. «Vous n’y croyez pas, hein?» a-t-il ainsi rigolé à plusieurs reprises, se moquant gentiment des prévisions des experts des plateaux télévisés et des journaux. «Au début, on disait qu’on était la sensation du début de saison, mais qu’à l’automne on serait déjà rentrés dans le rang. Puis qu’on ne passerait pas l’hiver. Et enfin qu’on craquerait au printemps», glisse-t-il, dans un hommage involontaire à Vivaldi. Car oui, l’été approche, et le FC Thoune est toujours là, avec un plan de jeu minimaliste mais ultra-cohérent et, surtout, avec une philosophie très saine. Le club de l’Oberland fait confiance à des joueurs en majorité suisses, place l’esprit d’équipe au-dessus de tout et exige de ses joueurs une dévotion totale au collectif. Mauro Lustrinelli n’a jamais eu la prétention de réinventer le football. Il propose à ses joueurs un jeu direct, où chacun fait ce qu’il a à faire et le fait bien. Les automatismes sont bien réels, les schémas fonctionnent, Thoune marche sur tout le monde.
Un modèle pour le foot suisse?
«Notre succès ne sort pas de nulle part», explique ainsi à L’illustré le milieu de terrain Kastriot Imeri. Né à Genève voilà 26 ans, ce talentueux créateur de jeu a découvert le haut niveau avec Servette, avant d’être transféré à Young Boys, le puissant club bernois. Freiné par des blessures et victime de la concurrence acharnée, il a trouvé refuge juste à côté, à Thoune, cette saison, où il revit. Et montre l’étendue de ses qualités. L’ironie de la situation est totale: YB l’a prêté au «petit voisin» pour qu’il se refasse un moral et retrouve la confiance dans un club moins compétitif. Et voilà que Kastriot Imeri et Thoune comptent 26 points de plus que Young Boys, largué dans la course à l’Europe, une catastrophe pour le grand club de la capitale. Pendant ce temps, Thoune se prépare à disputer les tours qualificatifs de la Champions League, ce qui a de quoi faire tourner la tête.
«C’est incroyable de se dire que les meilleures équipes d’Europe vont peut-être venir jouer là», s’étonne Luana, adolescente en 2005 lorsque Thoune, où jouait alors un certain Mauro Lustrinelli, avait reçu Arsenal, l’Ajax Amsterdam et le Sparta Prague dans la plus belle des compétitions européennes. A l’époque, Thoune avait terminé vice-champion de Suisse, ce qui était déjà un exploit majuscule. Kastriot Imeri, lui, avait 6 ans à peine et, sans avoir vécu cette période, sait ce qui relie cette épopée avec celle qu’il vit aujourd’hui. «Il y a un mélange de solidarité, de travail et d’un peu de talent. Mais celui-ci seul ne suffit pas», assure-t-il. Et un côté familial assumé et revendiqué. «J’ai eu droit à la visite de toute l’équipe à mon anniversaire. Je ne pourrai jamais l’oublier, pas plus que les visites de certains joueurs à l’hôpital. Quand j’ai des coups de moins bien dans ma vie, ce qui est inévitable quand vous êtes dans un fauteuil, je repense à ces moments et ils me donnent de la force», assure Luana. «Bien sûr qu’en tant que sportifs, son soutien nous touche, assure Kastriot Imeri. On sait qu’on représente un public, une ville. On ne joue jamais uniquement pour soi.»
Le triomphe attendu du FC Thoune est également une belle leçon pour le reste du football suisse et vient souligner, en creux, les errements des gros clubs que sont Bâle et YB, lesquels vont terminer le championnat loin, très loin derrière la sensation de l’Oberland. Thoune a eu l’intelligence de bâtir ce succès petit à petit, en faisant confiance à son entraîneur, Mauro Lustrinelli, choisi et soutenu sans conditions par Andres Gerber, le président de ce club pas comme les autres. «Il ne faut pas oublier que cet effectif se connaît bien. La plupart des joueurs étaient là en Challenge League, il y a un vécu commun», explique Kastriot Imeri. A Thoune plus qu’ailleurs, la stabilité est une force qui a permis de renverser des montagnes plus grandes que l’éternel Stockhorn, lequel n’en finit pas de veiller sur cet Oberland, terre de miracles.
Se pose déjà une question structurelle: le triomphe si étonnant du FC Thoune est-il passager? Ou représente-t-il le début d’un nouveau modèle pour le football suisse où la simplicité, le travail et la cohérence l’emporteraient sur la vision étriquée de dirigeants aveuglés par le court terme? Si oui, Thoune passerait de sensation à exemple à suivre. Et ce serait un beau cadeau qu’Andres Gerber, Mauro Lustrinelli, Kastriot Imeri et Luana Montanaro feraient au sport suisse.
Cet article a été publié initialement dans le n°18 de «L'illustré», paru en kiosque le 30 avril 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°18 de «L'illustré», paru en kiosque le 30 avril 2026.
Équipe | J. | DB. | PT. | ||
|---|---|---|---|---|---|
1 | FC Thoune | 35 | 35 | 74 | |
2 | FC St-Gall | 35 | 22 | 63 | |
3 | FC Lugano 0:0 | 35 | 13 | 61 | |
4 | FC Sion | 35 | 21 | 58 | |
5 | FC Bâle | 35 | 6 | 56 | |
6 | Young Boys 0:0 | 35 | 4 | 49 |
Équipe | J. | DB. | PT. | ||
|---|---|---|---|---|---|
1 | FC Lucerne | 35 | 6 | 46 | |
2 | Servette FC 1:0 | 35 | 3 | 46 | |
3 | FC Lausanne-Sport | 35 | -9 | 42 | |
4 | FC Zurich | 35 | -21 | 35 | |
5 | Grasshopper Club Zurich 0:1 | 35 | -27 | 27 | |
6 | FC Winterthour | 35 | -53 | 20 |