Certains sommets laissent plus de traces que d’autres. Celui que la Communauté politique européenne, composée de 47 pays du Vieux Continent, dont la Suisse, vient de tenir à Erevan, en Arménie, en fera sans doute partie.
Le 4 mai, la CPE, lancée au début de 2022 à l’initiative d’Emmanuel Macron, a tenu sa réunion annuelle de printemps aux portes de la Russie, dans un pays que Moscou a toujours tenté de mettre sous tutelle, et où trois mille soldats russes demeurent déployés. Un symbole fort, alors que la guerre en Ukraine se poursuit, que le président Volodymyr Zelensky avait été convié, et que la réflexion bat son plein sur une nouvelle sécurité collective, moins dépendante de l’OTAN, dominée par les Etats-Unis.
Pourquoi parler de ce sommet, suivi d’un autre le 5 mai entre l’Union européenne et l’Arménie, alors qu’aucune grande décision n’a été prise? Parce qu’il a permis à l’UE d’avancer un peu plus sur le terrain de la riposte aux tentatives d’ingérences russes. Le 7 juin, des élections législatives se tiendront en Arménie, voisin de l’Iran et de la Russie. Or, si rien n’est fait, celles-ci seront à la portée des hackers et des influenceurs russes.
Palette de la désinformation
«Campagnes de désinformation, cyberattaques, financement politique illicite et mobilisation de réseaux oligarchiques sont déployés pour déstabiliser le processus démocratique arménien, à l’instar des tactiques employées lors des récentes élections en Moldavie et en Géorgie», estime une note du Parlement européen, avec l’intention de tirer le signal d’alarme: «L’Arménie est la seule démocratie de la région. Le 26 mars 2025, son Parlement a adopté une loi exprimant formellement son aspiration à rejoindre l’Union européenne. Le temps presse…», poursuit le document.
Conséquence: l’Union a, pour une fois, répondu présente avec ses partenaires de la CPE et un nouvel acteur: le Canada, dont le Premier ministre, Mark Carney, avait effectué le voyage à Erevan. Autre point à signaler: le lancement d’une nouvelle mission civile européenne sur place, visant à «aider les autorités arméniennes à renforcer leurs capacités et à faire face à des menaces à plusieurs niveaux, comme la manipulation et l’ingérence étrangères en matière d’information, les cyberattaques et les flux financiers illicites». Dernier volet, en arrière plan des discussions d'Erevan: le rapport tout juste publié par le Haut Commissariat français à la stratégie et au plan, intitulé «Contre les ingérences, pour un nouveau bouclier démocratique français et européen». «Une ingérence numérique étrangère désigne une opération de manipulation du débat public reposant sur la diffusion délibérée de contenus trompeurs et impliquant directement ou indirectement un acteur étranger précise le document. Son objectif peut être de soutenir un camp, d’en attaquer un autre ou encore d’accentuer les clivages en créant un brouillard informationnel qui incite à la défiance envers les médias, les politiques, les institutions et la démocratie elle-même».
Les défenseurs de la Russie dans le conflit en Ukraine estiment, bien sûr, que ces mesures sont des attaques dirigées contre le Kremlin. Sauf que les faits sont parlants. Le 1er avril 2026, Vladimir Poutine a personnellement fait pression sur le Premier ministre arménien, Nikol Pachinian, pour qu’il autorise le milliardaire russo-arménien Samvel Karapetian, alors détenu, à se présenter aux élections de juin.
Des tentatives d’achat de votes ont été documentées. Or, la Mission de partenariat de l’UE en Arménie (EUPM Arménie), similaire à celle déployée en Moldavie avant les élections législatives de septembre 2025, apportera un soutien direct aux institutions arméniennes pour lutter contre les menaces hybrides. «Il s’agit bel et bien d’installer ici un bouclier démocratique», a expliqué, à Erevan, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen. Ce que l'eurodéputée Nathalie Loiseau confirme: «En période électorale explique-t-elle dans le texte cosigné avec l'ancien ministre Clément Beaune, il doit d’abord être possible d’activer des mécanismes d’urgence en lien avec le règlement européen sur les services numériques (Digital Services Act - DSA) pour responsabiliser – retrait, amendes, etc. – sans délai les plateformes face aux risques systémiques d’ingérences sur le fonctionnement de nos démocraties. (...) Il devient indispensable d’organiser une solidarité concrète entre États membres, permettant le déploiement temporaire d’équipes d’experts de la lutte contre les ingérences issues d’autres pays de l’UE, pour soutenir les autorités nationales qui le souhaitent à l’occasion d’une élection, comme l’Union européenne a pu le faire en Moldavie»
Le bouclier qui manquait
Ce bouclier est ce qui manquait jusque-là pour compléter le dispositif de sanctions contre la Russie, prises par l’UE et répercutées par la Suisse. Vingt paquets de sanctions ont été adoptés à Bruxelles par les 27 depuis l’assaut russe contre l’Ukraine, le 24 février 2022. Ont-ils mis fin aux ingérences russes ou aux cyberattaques en provenance de Moscou? Non. «Il nous manquait la dimension proactive, la capacité de riposte immédiate, bref, l’outil politique pour résister aux mensonges distillés par le Kremlin. Bientôt, nous l’aurons», s’est félicité, à Erevan, le président français Emmanuel Macron.
L’idée du «bouclier» fait penser aux dispositifs de protection contre les tirs de missiles et de drones Shahed dans le Golfe. Il s’agit, cette fois, de résister aux frappes verbales ou numériques. De défier Vladimir Poutine sur la technologie et le numérique. «La Russie connaît nos points faibles et ses services concentrent le tir de propagande sur ces faiblesses. Le terrain arménien devient un champ d’expérimentations défensives pour la démocratie européenne: pare-feu, vérification des identités, traçage des narratifs mensongers…»
«La démocratie arménienne est un miracle dans une région où l’Arménie fait figure d’exception. Face à tous ceux qui cherchent à faire pression sur les électeurs arméniens, le pays se tourne vers l’Union européenne pour l’aider à organiser des élections libres et équitables. Ne la décevons pas», a conclu, à Erevan, le président du Conseil européen, Antonio Costa.