Accusations de pédocriminalité
Presque un quart de siècle après sa mort, pourquoi Michael Jackson échappe-t-il encore au jugement populaire?

La sortie du biopic «Michael», produit lisse et formaté qui ne mentionne pas les accusations de violences pédocriminelles à l’encontre du chanteur, relance le débat autour de cette figure vénérée envers et contre tout.
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Jaafar Jackson est le neveu de Michael. Il interprète le rôle de son oncle dans le nouveau biopic.
Photo: FilmMagic
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Margaux BaralonJournaliste Blick

Chez les cinéphiles du monde entier, la sortie d’un biopic ne peut susciter que de la méfiance. Le genre est incroyablement casse-gueule, et donne naissance à des dizaines de films sans intérêt, qui se contentent de mettre en images la page Wikipedia d’une célébrité. Dans cette catégorie déjà conspuée, les biopics musicaux sont plus sévèrement jugés encore.

Un acteur ou une actrice en est souvent réduit à imiter des performances vocales connues de tous et l’histoire est quasiment toujours la même, faite d’ascension que personne ne pouvait prédire et de quelques obstacles surmontés au talent. De «Back to Black», consacré à Amy Winehouse, à «Bohemian Rhapsody», sur Freddie Mercury, bien peu de ces longs-métrages ne méritent qu’on y consacre trop de temps et d’argent. Et «Michael», sorti ce mercredi, évocation du roi de la pop, ne fait pas exception.

Paradoxe de l’artiste

Pourtant, ce ne sont pas les qualités intrinsèques de ce film trop lisse qui font débat. Ni la prestation de Jaafar Jackson, le neveu de Michael Jackson lui-même, dans le rôle de son oncle. Mais bien ce que le biopic passe sous silence: les nombreuses accusations de violences sexuelles à l’égard de jeunes garçons qui ont terni les seize dernières années de la vie du chanteur, décédé en 2009. Approuvé par ses ayants droit, «Michael» met en lumière le paradoxe inhérent à la figure d’un artiste encore vénéré, alors que les plaintes se sont accumulées contre lui.

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Mais contrairement à de nombreuses célébrités dans ce cas, ces accusations n’ont jamais échappé à l’attention médiatique et populaire. C’est même précisément l’inverse: elles ont fait, à plusieurs reprises, la une des médias du monde entier. Michael Jackson a été effectivement conspué, sommé de s’expliquer. Mais a toujours réussi, à force de communication calibrée, à retourner le récit à son avantage. Plus fou encore: même mort, et même alors que le mouvement #MeToo a aussi permis de réévaluer la gravité des violences sexuelles commises à l’encontre des enfants, il échappe toujours à l’opprobre.

Une première accusation en 1993

Rembobinons. Dans la moiteur du mois d’août 1993, un orage éclate. Le chanteur le plus populaire de tous les temps, connu dans le monde entier, est accusé de violences sexuelles sur Jordan Chandler, 13 ans. La star et le garçon se sont rencontrés par hasard l’année précédente et sont restés en contact.

Le second accompagne souvent le premier dans des déplacements, parfois avec sa mère, et reste à Neverland, un ranch de 3000 hectares que Michael Jackson possède dans le comté de Santa Barbara, en Californie – nommé ainsi en hommage au pays imaginaire de Peter Pan, «neverland» en version originale. L’affaire éclate lorsque Jordan Chandler se confie à son père sur des violences qu’il aurait subies et que ce dernier tente d’obtenir un accord financier conséquent avec le chanteur en échange de son silence. Celui-ci refuse et le dossier part devant les tribunaux.

Il atterrit à l’époque sur le bureau de Federico Sicard, policier à la brigade de protection des mineurs de Los Angeles. Dans le documentaire «Michael Jackson, l’envers d’une légende», de Rob Coldstream, l’ancien enquêteur raconte la déposition très précise de Jordan Chandler, capable de décrire en détail le corps et les organes génitaux de Michael Jackson. Sa collègue Rosibel Smith, elle, détaille des accusations circonstanciées de caresses, de fellation imposée et de masturbation. Le roi de la pop est perquisitionné, déshabillé et photographié. «Toutes les informations fournies [par le plaignant] ont été confirmées», assure Federico Sicard.

Les premières accusations à l'encontre de Michael Jackson tombe en 1993.
Photo: Corbis Via Getty Images

A l’époque, la nouvelle occupe toutes les télévisions américaines et fait l’effet d’une onde de choc. En pleine tournée, Michael Jackson annule ses concerts trois mois après le début de l’affaire. Chez Sony, où le chanteur a signé en 1991 un contrat faramineux à un milliard de dollars en échange d’albums, de films et même de jeux vidéo, on voit le cours de l’action du studio s’effondrer et on en est persuadé: cette affaire va tuer la carrière de l’interprète de «Thriller».

Celui-ci perd des partenariats, notamment celui qui le liait à la marque Pepsi. Il est même interdit de donner un concert à Dubaï. Les tabloïds américains s’en donnent à coeur joie et dépeignent largement Michael Jackson comme un coupable, à l’image du jamais très subtil «New York Post», qui titre ainsi: «Peter Pan ou pervers?»

Deux documentaires relancent la machine

Dix ans plus tard, c’est un documentaire qui relance les accusations. Martin Bashir a suivi l’artiste pendant huit mois. Dans «Living with Michael Jackson», ce dernier admet ouvertement dormir avec des enfants. «Quel mal y a-t-il à partager son lit? C’est la plus belle preuve d’amour qui soit.» Là encore, les conséquences sont retentissantes.

En novembre, un mandat d’arrêt est émis contre l’artiste, poursuivi pour sévices sexuels à l’encontre d’un autre garçon, Gavin Arvizo, lui aussi âgé de 13 ans au moment des faits allégués. Là encore, les conséquences sont considérables, avec des hôtels qui refusent que Michael Jackson séjourne dans leurs établissements tant son image est ternie. Deux ans plus tard, un procès retentissant dure cinq mois.

1er septembre 1993 à Singapour. Michael Jackson se produit lors de sa tournée «Dangerous».
Photo: AFP

Enfin, en 2019, un autre documentaire, «Leaving Neverland», sort sur HBO et, une nouvelle fois, met des accusations de pédocriminalité à l’encontre de Michael Jackson en pleine lumière. Wade Robson et James Safechuck affirment avoir été victimes du chanteur lorsqu’ils avaient respectivement sept et dix ans. Les répliques du séisme se ressentent aux quatre coins du monde. Des radios déprogramment ses titres et le rappeur Drake annonce renoncer à reprendre un inédit du roi de la pop sur scène.

De la complexité et de la com’

Pourtant, Michael Jackson, ou son héritage, se sont toujours relevés. D’abord parce que ces affaires sont complexes. Celle de Jordan Chandler, par exemple, se mue en récit d’extorsion, le père du jeune garçon étant surtout intéressé par l’argent. En 1994, un accord financier à hauteur d’environ 20 millions de dollars est trouvé entre la famille et le chanteur. Celui-ci implique que cette affaire ne puisse pas faire l’objet d’une représentation fictionnelle. Alors que le scénario du biopic «Michael» prévoyait d’en faire mention au départ, le film a dû être entièrement remanié à cause de cette clause spécifique.

Mais l’entourage de Michael Jackson se met aussi en ordre de marche. Car tout le monde, des producteurs aux agents, a beaucoup trop à perdre en cas de chute. En 1993, Gregg Mitchell, agent chez Sony, sonne le branle-bas de combat. La stratégie de communication s’oriente vers la réactivation de la question raciale, à une période où le débat s’électrise en raison de violences policières commises contre les personnes noires aux Etats-Unis.

Michael Jackson embauche l’avocat noir Johnnie Cochrane – qui assurera en 1995 la défense d’O.J. Simpson – et réserve sa première apparition publique après l’affaire à la NAACP, association qui lutte pour l’égalité des droits civiques. Devant une audience afro-américaine qui a trouvé en lui un représentant puissant, il livre un discours vibrant sur le racisme.

La musique au-dessus de tout

C’est aussi en 1994 que l’interprète de «Billie Jean» met en scène, pour la première fois, sa vie sentimentale. Il s’affiche avec Lisa Marie Presley, fille d’Elvis, et l’épouse très rapidement. Qu’importe que l’union n’ait finalement duré que 18 mois: voir Michael Jackson avec une femme l’éloigne de l’image d’un pédocriminel.

Comme le voir arriver à son procès en pyjama en 2005 l’éloigne du cliché du prédateur. Le chanteur, qui est monté triomphant sur le toit de sa voiture le premier jour d’audience, apparaît ensuite affaibli, malade, rongé par le stress induit par ce scandale. Partout, ses fans s’inquiètent pour sa santé. Devant les jurés, on projette le documentaire «Living with Michael Jackson».

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L’effet est immédiat: tout le monde se laisse emporter par les parties musicales, toujours aussi efficaces, et les propos de l’artiste sur sa propension à partager son lit avec des enfants passent au second plan, comme le racontent des témoins dans le documentaire «Michael Jackson, l’envers d’une légende». En juin 2005, le roi de la pop est acquitté et accueilli par des fans en délire.

Aujourd’hui, c’est encore la musique qui prime, sur les réseaux sociaux mais pas seulement. Sur TikTok, les jeunes générations se déhanchent sur «Wanna Be Startin’Something» dans les couloirs des cinémas, ou s’amusent des concours de sosie organisés lors d’avant-premières du biopic. Les radios qui avaient déprogrammé les titres de Michael Jackson en 2019 sont revenues sur leur décision, et le chanteur a cumulé 60 millions d’auditeurs mensuels sur Spotify en 2025.

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La bande-annonce du film a été regardée 116 millions de fois en 24 heures à sa sortie, un record pour un biopic musical. Interrogé sur Franceinfo, l’un des imitateurs français officiels du roi de la pop confirme que cette sortie cinéma est bonne pour les affaires: «Ma tournée des campings de l’été est bouclée deux mois plus tôt que d’habitude.»

Une indécrottable fanbase

A la manœuvre, il y a toujours l’entourage de Michael Jackson, qui n’a pas chômé depuis 2009: un spectacle de cirque, une comédie musicale et, désormais, ce film, dont John Branca, avocat et co-exécuteur testamentaire de l’artiste, est le producteur exécutif – il y apparaît d’ailleurs, sous les traits de l’acteur Miles Teller. Les gants blancs, le moonwalk, les vestes à paillettes, le chapeau… le style Michael Jackson est toujours immensément populaire. Ses compositions aussi. Même mort, l’interprète de «Beat it» est l’un des artistes les plus bankables de la planète, ayant rapporté trois milliards de dollars de revenus de sa mort à 2024, selon le «Financial Times».

Mais cela ne serait pas possible sans une communauté de fans extrêmement fidèle. C’est là que réside la clef de la réhabilitation de Michael Jackson. La sortie de «Leaving Neverland» l’a bien montré en 2019: son réalisateur, Dan Reed, avait été noyé sous les menaces de mort, voire les plaintes pour atteinte à la mémoire d’un mort.

De hashtags #MJinnocent en déferlement de commentaires haineux, les internautes se battent bec et ongles pour qu’on préserve l’idole. «Les fans de Michael Jackson sont une espèce à part, presque une secte», décrit Ellis Cashmore, auteur de l’essai «The Destruction and Creation of Michael Jackson» auprès de Franceinfo. Dès lors, une question se pose: peut-on être jugé comme un homme normal quand des milliers de personnes nous prennent pour un Dieu?

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